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interview

Michel Croisé: "La crise? Comme un coup de sifflet dans une cour de récréation où chacun pouvait faire ce qu'il voulait"

Michel Croisé espère que cette crise aura des vertus pédagogiques, que les gens se rendront compte que le nationalisme et l’autarcie n’ont aucun sens face au virus. ©Kristof Vadino

Comme d'autres, le patron de Sodexo Benelux voit dans la crise que nous traversons, non pas une simple crisette économico-sanitaire, mais le révélateur d'un problème de système, qui appelle à une refonte profonde du partage de la prospérité. À son échelle, plus prosaïque, il lui faut repenser l’organisation des restaurants d’entreprise, la disposition des paysagers, les front desks, mettre en place des "grab&go" et des "one way".

C’est un appartement tapé en plein centre-ville. Pas le haut, non, plutôt le tout en bas. Un drôle d’endroit pour dénicher un CEO tant d’ordinaire ils se grappent presque tous sur une ligne droite, sorte de constellation d’étoiles qui démarre à Uccle pour se terminer à Waterloo. À mi-chemin, "Rhodes" pour les intimes, le "summum du chic" paraît-il même si c’est en Flandre et qu’il faut parfois savoir montrer patte blanche.

Bref, un CEO près du canal, c’est pas banal. Face à la façade grise et aux fenêtres à haut garde-corps, on sent le photographe perplexe en pressant sur la sonnette. Oui, l’étonnement grandit au même rythme que l’ascenseur gravit les étages avant de retomber aussi sec en accédant au top floor où nous accueille Michel Croisé, élégant et décontracté dans une chemise fraîchement repassée par sa femme. L’appartement est grand, beau, lumineux et des trois terrasses on aperçoit tantôt le flèche de l’hôtel de ville, tantôt le Palais de Justice et quand on se penche un peu, on aperçoit même des canards qui pataugent dans l’îlot de verdure situé en contrebas.

Lui nous entraîne dans le bar de sa cuisine, non sans avoir hésité à s’arrêter devant sa collection de guitares. Lucide et non sans humour, il réalise avoir raté l’effet de surprise, il nous épargnera donc le topo sur sa passion "Eric Clapton et les histoires de grattes"et filera directement dans le frigo chercher une bouteille de blanc. Il confie qu’en période de confinement, il lève franchement le pied sur les apéros, mais bon, puisque c’est L’Echo…

Solutions pour le "pendant" et l'"après" confinement

Installé dans son grand canapé, il a le style un peu français, le look un peu italien avec ses cheveux mi-longs et ses accessoires marrons, pourtant il est bruxellois, un itinéraire qu’il résume à "Bruxelles – Evere, Evere-Schaerbeek, Schaerbeek – Etterbeek et Etterbeek-Bruxelles, voilà, ça c’est ma vie de grand CEO international" s’amuse-t-il en trempant les lèvres dans son petit blanc. Sinon le boulot, malgré le fait que 45% des sites où Sodexo fournit ses services soient fermés, le travail est particulièrement intense.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un gin-tonic, mention spéciale pour le Monkey 47."

■ À qui payer un verre: "Bill Gates, je l’admire depuis des années, si Jobs est une figure emblématique, Gates c’est un visionnaire et un mec bien."

■ À table: "De tout mais surtout du rouge, mon péché mignon. ‘La grange des pères’ à qui on dédie une soirée dégustation tous les 3 mois avec des amis."

Dernière cuite: "Avec eux. Mais la plus belle, c’était lors d’une fête en Espagne où on a terminé tout habillés dans la piscine au milieu de la nuit."

Il faut gérer la crise et chercher les solutions autant du "pendant" que celles de "l’après" confinement, où le "cleaning" prendra plus encore d’importance, où il faudra revoir l’organisation des restaurants d’entreprise, la disposition des paysagers, les front desks – évidemment – sans oublier de créer des "grab&go" et des "one way" pour éviter les allers-retours dans les circuits de circulation de l’entreprise. Bref, ça boulotte dans tous les sens et quand il voit l’énergie de ses équipes pour proposer des solutions aux clients, comme le courage de tous les travailleurs Sodexo qui sont restés au front dans les prisons et les hôpitaux, il en reste coi. D’ailleurs, si vous vouliez bien écrire à quel point il les remercie, ce serait chic pour eux.

Prospérité réellement partagée

Ceci étant dit et sans vouloir faire son Bruno Colmant ou son Thomas Piketty, lui pense quand même que le covid ce n’est pas une crise économique ou une crise sanitaire, c’est avant tout un problème de système et qu’une partie de la solution résiderait dans une prospérité réellement partagée par l’ensemble de la population: "Je ne suis pas macroéconomiste évidemment, mais je reste persuadé qu’un système politique dans lequel on crée autant de multimilliardaires en si peu de temps alors qu’une grosse partie de la population mondiale n’a toujours pas accès à l’eau ou à la nourriture, y’a un sérieux problème! Encore une fois, je vais pas jouer au mec ‘qui sait’, mais je ne vois pas le sens de faire de l’économie si celle-ci ne profite pas aux êtres humains?".

"Un système politique dans lequel on crée autant de multimilliardaires en si peu de temps alors qu’une grosse partie de la population mondiale n’a toujours pas accès à l’eau ou à la nourriture, y’a un sérieux problème."

Et la crise que nous vivons? Elle lui fait l’effet d’un coup de sifflet d’un pion "comme dans une cour de récréation où chacun pouvait faire ce qu’il voulait, là, c’est fini, il va falloir se parler et recréer un nouveau monde. Pour ça, j’espère que cette crise aura des vertus pédagogiques, que les gens se rendront compte que le nationalisme et l’autarcie n’ont aucun sens face au virus et que si, comme certains aiment à le dire, c’est une guerre mondiale, les gens se rangeront enfin du même côté".

Vraie stratégie de relance

La bonne nouvelle, c’est l'ERMG (Economic risk management group, NDLR), sourire de contentement de Michel Croisé qui ne le cache pas, lui il y croit à fond. "Ils vont arriver avec une vraie stratégie de relance, un plan clair sur ce qui est porteur en choisissant de réinjecter ou non de l’argent là où ça vaut la peine, maintenant après, il faudra rester attentif à ne pas se retrouver avec un politique qui saupoudrera les solutions un peu partout pour ne vexer personne".

"Ce n’est plus une démocratie représentative mais directive, ça ne va pas du tout."

La politique politicienne, basta cosi. Même si, franchement, personne ne voudrait être à leur place, reconnaît-il le premier en sifflant deux gorgées de blanc. D’ailleurs il faudrait arrêter avec les "Avant, on avait des hommes d’État maintenant ce n’est plus pareil ma pauvre dame!". Non, le problème c’est qu’avant on les jugeait au sortir de leur mandat, aujourd’hui c’est constamment dans l’instant "du coup, ce n’est plus une démocratie représentative, mais directive, ça ne va pas du tout".

"Qu’est-ce que j’en sais moi si un docteur qui travaille à Marseille est un pignouf ou un futur Nobel? C’est comme si on demandait à Johnny son avis sur la politique internationale."

L’effet "réseaux sociaux", nous résume-t-il, avant de confier un peu gêné ne plus ouvrir whatsapp qu’une fois par jour. "Au début c’était sympa, on s’envoyait des blagues et puis tout d’un coup, tout le monde est devenu épistémologiste en vous bombardant de grandes théories avant de finir par me demander mon avis, à moi. Mais qu’est-ce que j’en sais moi si un docteur qui travaille à Marseille est un pignouf ou un futur Nobel? C’est comme si on demandait à Johnny son avis sur la politique internationale, vous ne trouvez pas?".

5 dates clés de Michel Croisé

1984: "Je sors de kiné (ULB), je lance mes cabinets alors que je n’avais pas encore mon diplôme en raison de ma seconde session, je me suis amusé comme un fou."

1992: "J’entre chez Sodexo, car ils venaient de racheter ma boîte de «chèque sport», une chance formidable qui débutait par l’échec de ma boîte précédente."

1994: "La naissance de ma fille aînée et 1997, la seconde. Je ne voulais que des filles."

2010: "Je rencontre Joëlle à la Saint-Verhaegen chez Richard au Sablon, nous nous revoyons 10 jours plus tard, c’était l’amour."

2013: "Notre mariage, une fête énorme avec 300 personnes. Le critère de sélection de nos invités était ‘est-ce qu’on passerait nos samedis soir ensemble?’"

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