interview

"On est face à l'incertitude totale, du jamais vu depuis les années 50"

Régis Gaspar, patron d'Es Sense: "C’est fou comme on a besoin de contact humain!" ©Kristof Vadino

Nous avons pris l'apéro avec Régis Gaspar, ancien CEO de Securitas Belgique Luxembourg. Aujourd'hui à la tête d'Es Sense, il aide les chefs d'entreprise à se développer personnellement et professionnellement.

Régis Gaspar est un mec sympa. Malgré le mauvais temps, malgré ses trois grands enfants, malgré le ras-le-bol du confinement, il nous accueille tout souriant dans sa grande maison un dimanche soir. Sa cadette a déjà préparé un plateau pour l’apéro et même si chez les Gaspar on n’est pas parano, l’ado a tout de même veillé à ce que chacun ait son bol à soi, légumes ou chips, en un mot "on a tout prévu". Le papa précise tout de même que c’est "sur une base volontaire" que sa fille s’est lancée dans l’épluchage et le découpage de bâtonnets de légumes. Chronique d’un dimanche ordinaire d’une famille où les ados se gèrent quand papa reçoit.

  • 1986: "Je perds un rein suite à un accident de ski, je manque d’y passer."
  • 1988: "Je termine mes humanités, je pars 3 mois aux USA, à mon retour je pars à l’UCL et je quitte mes parents, je prends mon envol et ma vie commence." 
  • 2002: "La naissance de mon aînée, suivie de mon fils en 2005 et 2007 pour la dernière. Mes enfants sont 'ma mission de vie.'"
  • 2010: "Je voulais partir 15 jours marcher seul en Yougoslavie et on me propose de devenir CEO de Securitas. J’annule tout et je le ferai 5 ans plus tard, à Spa." 
  • 2020: "Le Covid, je découvre que je peux vivre seul et avec moins ; et que c’est bien aussi."

Notre homme, lui – la cinquantaine en baskets et le corps cintré dans du denim –, improvise une table de salon sur un pouf en expliquant qu’il vient de déménager et que, question aménagement intérieur, le Covid a stoppé net tous ses plans.

Magicien du succès

C’est une drôle d’année pour l’ancien CEO de Securitas Belgique Luxembourg, car après avoir dirigé pendant des années le groupe de sécurité et avoir enchaîné sur une année sabbatique, il vient d’endosser le rôle de general manager d’Es Sense, un gros truc où des CEO "magiciens du succès" aident d’autres entrepreneurs à se développer personnellement et professionnellement. En un mot, et il insiste, leur apprendre à se connecter à leur énergie – plus prosaïquement leur "drive" – pour mieux la combiner ensuite à une stratégie et ce, pour atteindre les cimes du succès. Mais leur événement phare de l’année, "Les clés du succès", gros raout de 1.200 personnes prévu en mai, est fatalement mis à mal avec l’arrivée du vilain virus. L’année 2020 se présente donc comme une année "compliquée" mais Gaspar y voit l’occasion pour eux, comme pour tout le monde d’ailleurs, "de se réinventer".

"Le climat est suffisamment anxiogène comme ça, n’en rajoutons pas."

En un mot, ne comptez pas sur lui pour se plaindre, encore moins pour critiquer l’actualité ou les acteurs impliqués dans la gestion de la crise - "Le climat est suffisamment anxiogène comme ça, n’en rajoutons pas." Il explique d’ailleurs avoir une grande admiration pour ceux – les virologues, les soignants et les politiques – qui prennent des décisions "en faisant ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont". "C’est facile de venir critiquer aujourd’hui, ou de comparer nos mesures à celles prises par la Suède - leur Premier ministre l’a d’ailleurs dit avec beaucoup d’humilité: 'on a pris ces mesures-là car elles étaient non seulement les meilleures pour la Suède mais aussi parce qu’il était possible de les mettre en œuvre dans notre pays'". À chaque pays ses réalités donc, et n’écoutons pas les donneurs de leçon.

Vivre seul et avec moins

Jambes croisées sur son siège, il pose sa bière sur le tapis en laine et explique que même s’il travaille beaucoup sur lui-même depuis longtemps, il a tout de même découvert pas mal de choses grâce à ce confinement. "Déjà, la peur – ce qui fondamentalement n’apporte jamais rien de bon – mais surtout de se trouver confronté à l’incertitude totale, un sentiment qu’on ne connaissait plus non plus depuis les années 50. Depuis la guerre, on avait en effet construit une société du 'contrôle absolu', tout était normé et le taylorisme généralisé; par conséquent, cette crise du Covid me paraît plus difficile à vivre pour nous qu’elle ne semble l’être pour les Asiatiques ou les Africains, qui sont plus dans une forme d'Inch’Allah ou de lâcher-prise". À titre personnel, Régis Gaspar confie avoir découvert être capable de vivre seul et avec moins -"Pour un animal social, c’est pas mal", conclut-il alors.

Les vertus de l'incertitude

Habité par sa nouvelle vocation, Régis poursuit sur les vertus de l’incertitude parce qu’"à toutes choses, même les plus difficiles, il y a toujours quelque chose de bon à prendre". Et aujourd’hui, le monde – comme tout le monde d’ailleurs – déraille, les trajectoires sont à revoir et il nous faudra sans doute envisager de prendre des chemins auxquels on n’avait jamais pensé avant - "Le train a déraillé, on va se retrouver à devoir prendre un vélo, une trottinette, voire continuer le chemin à pied mais ce qui est certain en revanche c’est que les gens auront de plus en plus envie d’être responsables de leur destin".

Survivre

Maintenant, question business, Gaspar observe que fondamentalement, tous les entrepreneurs avec lesquels Es Sense travaille (en "webinaire" because the confinement) sont confrontés au même type de problème: "Survivre! Survivre à la crise actuelle, survivre à la crise économique qui va suivre et enfin, survivre à la crise sociale qui ne manquera pas de s’installer". Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne seront pas les plus forts qui s’en sortiront mais bien les plus agiles, "ceux qui comprennent que les comportements et la société ont changé, qu’ils devront s’adapter et probablement changer de business model pour construire un libéralisme éclairé".

Il est 20h00, Régis Gaspar a mangé toutes ses carottes, fini son concombre et a même terminé son fenouil. Ragaillardi par tant de vitamines, il se précipite sur sa fenêtre qu’il ouvre grand pour applaudir – comme tous les soirs – les soignants, certes, mais peut-être bien aussi les voisins - "mention spéciale pour le petit vieux d’en face" - et de conclure: "C’est fou comme on a besoin de contact humain!".

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré? "Une bière blonde en général et la Léopold 7 en particulier."
  • A table? "Plutôt bière et seulement quand je sors." 
  • Dernière cuite? "Avec mes 12 copains d’unif avec lesquels on se fait un week-end chaque année. La dernière fois, c’était à Paris, apéro et déjeuner à midi avant de réenchaîner directement sur ceux du soir et de terminer à 5h du matin à chanter dans un piano-bar." 
  • À qui payer un verre? "A mes copains ou à Nelson Mandela; je lui demanderais comment il a fait pour garder espoir en prison et où il a trouvé la force de changer son pays grâce à ses convictions."

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