"On peut dire et penser ce qu'on veut, De Wever, c'est quand même une intelligence…"

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Hervé Hasquin.

"Alors, la retraite, c’est chouette?", lui demande-t-on alors qu’il se concentre pour prendre la pose et suivre les instructions du photographe qui lui tire le portrait. Droit dans son costume gris, la stature de l’ancien secrétaire perpétuel évoque tantôt Balzac (version Rodin) tantôt Napoléon (version David) tant sa patte glissée entre deux boutons de sa chemise amuse un peu. Il nous a donné rendez-vous à La Fondation universitaire, située à côté du FNRS, à deux pas du Palais des Académies, à un jet de pierre du siège de la Fédération Wallonie-Bruxelles et à un vol de moineau du siège du MR; des institutions où il occupait toutes sortes de fonctions. Bref, nous voici donc à la confluence de toutes ses existences.

Cinq dates clés
  • 1958: Je lis "La puissance et la Gloire" de Graham Green, "La condition humaine" d’André Malraux et "La Peste" d’Albert Camus, trois livres qui m’ont marqué à vie.
  • 1960: Mon père me dépose au cimetière d’Ixelles un dimanche soir, veille de ma première rentée à l’ULB.
  • 1970: J’entre en maçonnerie. La même année, je suis nommé professeur à l’ULB, dont je deviens recteur en 1982.
  • 1971: La naissance de mon fils.
  • 1989: Je reçois la légion d’honneur.

La retraite? On sent qu’il ne sait trop comment le prendre jusqu’à ce qu’il lâche fièrement: "C’est juste le statut qui change car mes journées, elles, restent très remplies." Il vient d’ailleurs de publier l’histoire de sa vie "Les bleus de la mémoire" et continue à donner tout un tas de conférences et de publier des livres. La seule différence avec "avant" raconte-t-il, c’est qu’aujourd’hui, il va enfin se mettre à voyager. Et atterrissant sur ses mémoires, il le dit tout de go: "Cela ne va pas faire plaisir à tout le monde mais moi, je m’en fous!" Il explique d’ailleurs que s’il avait dû tenir compte de l’avis des autres durant sa carrière, il n’aurait sans doute jamais rien fait. Nous voilà donc rassurés, Hervé Hasquin, célèbre pour son franc-parler, n’a pas changé.

Engoncé à présent dans un fauteuil trop petit pour lui, il s’empare de son jus de tomate et lâche à l’adresse du photographe: "Un bleu qui boit du rouge, c’est bon pour la photo!" Justement, les bleus. À deux mois des élections, les devins du scrutin pronostiquent une baisse générale pour les partis traditionnels et le tout au profit des écolos. Pas d’inquiétude pour l’ancien ministre-président. "À chaque fois que les écolos sont au pouvoir, la législature d’après, non seulement on n’en entend plus parler mais pire encore, plus personne ne se souvient de ce qu’ils ont fait."

Poursuivant alors sur son propre parti, Hasquin reconnaît que celui-ci va sans doute s’affaisser un peu. La faute à quoi? À plein de choses. "D’abord, c’était une aberration de se séparer du FDF (DéFI)", un divorce qu’il estime à torts partagés mais qui provoque quand même "une sacrée dégelée des deux côtés". La faute aussi au choix du président de parti. "Il fallait un homme fort pour préserver Michel et on a placé un homme de paille pour ne pas faire de l’ombre au Premier. Je comprends l’idée mais en période de turbulence, il faut bien admettre que le principe atteint vite ses limites." Quant aux autres, il rit un peu du retour de Milquet. "ça donne une idée de la pauvreté du sérail." Et quant au PS, "si on s’affaisse, eux vont carrément s’effondrer et puis de toute façon, Di Rupo, c’est fini!" En ce qui concerne DéFI, "franchement, quand on voit les résultats des dernières élections…" En revanche, ce qui l’intéresserait quand même, c’est de voir le score que la N-VA fera à Bruxelles. "Car on peut dire et penser ce qu’on veut, De Wever, c’est quand même une intelligence…"

Rien que du cinéma

En ce qui concerne le désamour de la population à l’égard du politique, Hervé Hasquin avoue parfaitement la comprendre mais prévient qu’il ne faut pas tout confondre non plus. "Macron, par exemple, c’est parce que c’est un homme intelligent et qu’il fout des complexes aux Français qu’on le déteste autant, c’est n’est qu’une haine d’envieux." En Belgique, on sent tout de suite que ce n’est pas pareil. De fait, à part Charles Michel qui a bien fait son job, les présidents de partis, ce n’est franchement pas la panacée. Et terminant son second jus de tomate, il confie d’ailleurs regretter la frilosité des journalistes à le dénoncer, eux qui sont souvent prompts à relever les dérapages ou les fake news d’un Trump mais "jamais le simplisme des idées si présent dans nos contrées". Interrompu par l’avocat Xavier Dieux venu le saluer, Hasquin explique que lui, "c’est un ami". L’œil tout embué, il ajoute que tous les deux viennent en effet d’un milieu très modeste.

Si la scène n’est pas très originale, elle révèle toute la personnalité de notre personnage, un homme qui, quand il ne hurle pas, grogne souvent, mais qui est tout autant capable de s’émouvoir. Plus sentimental qu’avant? "Mais non", rétorque-t-il avec des airs de vierge effarouchée.

Passé ce moment Kinder Surprise, nous reprenons en mode Tonton flingueur sur la réalité de la politique en Belgique, à savoir le royaume de "la médiocratie égalitaire", sorte de nouveau monde où, à l’entendre, la pensée complexe est encore plus menacée que le grand requin. "La faute au décumul, bondit Hervé Hasquin avant de poursuivre. Que l’on plafonne les rémunérations est une chose, mais qu’on interdise de cumuler certaines fonctions, c’est une connerie sans nom. S’il est des gens qui, avec un seul boulot, sont déjà complètement dépassés, il en est aussi qui sont capables de travailler pour quatre." Sans oublier que dans les faits, cela n’empêche pas des politiques de se présenter à deux élections en même temps, comme Magnette ou Reynders, deux candidatures qui, selon lui, envoient un très mauvais signal au public.

Réformer le système? Il n’y croit pas, tous ces trucs qu’on entend d’ailleurs, G1000 ou référendums, "ce n’est rien que du cinéma"! Pour lui, pas de solutions gadget donc mais bien une nécessité: celle d’attirer plus de gens compétents en politique. Du genre industriels, avocats, profs d’unif et intellectuels. Bref, des personnalités qui ont un vrai métier à côté et qui, dans les faits, peuvent tenir tête à leur parti. "Quand un politique n’a que son mandat pour vivre, il est en position de servilité absolue vis-à-vis de son président car il sait que s’il n’est pas réélu, c’est le chômage. Donc il suit son chef de parti. Des comme ça, j’en connais plein", lâche-t-il alors.

S’enfonçant plus avant dans les cercles de l’enfer mais dépassant le cadre politique cette fois, l’ancien recteur de l’ULB explique être effaré par la dictature du politiquement correct qui censure désormais toute pensée libre. "Dès qu’on ouvre la bouche, on vous traite immédiatement de raciste, d’homophobe, d’islamophobe, d’antisémite ou de misogyne, c’est inouï tout de même! Dans ce contexte, on peut comprendre que des gens intelligents quittent la politique. Au final, à quelques exceptions près, ne restent plus que des seconds couteaux."

Que buvez-vous?
  • Apéro: Un jus de tomate ou de l’eau, parfois un mojito sans alcool.
  • A table: Il y a 15 ans, je suis devenu complètement intolérant à l’alcool, à cause d’une hépatite non déclarée.
  • Plus grosse cuite: En 1964, à la Scotch (bière brune). Je me rappelle avoir assisté saoul avec des copains à un concert de violon.

Le sentant un peu saturé à l’idée de s’enfiler un dernier jus de tomate, nous l’interrogeons rapidement sur les fameux mouvements populaires ou les jeudis climat. Sur la forme, il trouve cela assez sympathique, même plutôt charmant de voir tous ces jeunes fouler le pavé pour de grands enjeux. Maintenant, il aimerait bien savoir combien d’entre eux disent à leur maman de ne plus les déposer en voiture l’hiver à l’école. Sans compter que sur le fond, il ne faut pas se leurrer: "Ils sont manipulés et on sait d’où ça vient!" Entendez les groupes sectaires et écolos.

De l’activisme sectaire donc, qui fait grimper au totem le grand wallon dès qu’il monte à la capitale. Sur l’état du climat, il regrette la lâcheté du politique qui n’ose pas dire à ces jeunes que le problème et sa solution sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. Et que jusqu’à présent, c’est le nucléaire qui pollue le moins, là où les solutions alternatives ne resteront jamais que de l’ordre "de l’appoint". "Le seul problème, c’est les déchets, mais je crois résolument en l’homme et au progrès. Pour cela aussi, il finira par trouver la solution", conclut-il en remettant son écharpe, soulagé de quitter ce fauteuil où il se sentait tout de même un peu encaqué.

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