interview

Stéphane Sertang: "L'automobile deviendra un loisir comme le cheval l'est devenu"

Pour le patron de Ginion Group, le confinement s’est plutôt bien passé, il faut dire qu’en Wallifornie, c’est tout de même moins difficile à vivre qu’à Bruxelles. ©Tim Dirven

L'optimisme à tout crin du patron de Ginion Group (BMW, Mini, Volvo, Ferrari, Rolls-Royce, McLaren, Pininfarina) l'incite à croire que le secteur des voitures de (très) haute gamme, objets de plaisir, sera moins bouleversé par la crise que les autres segments automobiles.

Le Golf du Bercuit, un petit paradis de Wallifornie où nous accueille Éric, le Président du Club et Giuseppe, le Chef du restaurant. Alors que l’Horeca redémarre aujourd’hui, eux ne le feront que mercredi "pour mieux accueillir encore les membres", 600 explique le Président, dont 30% de femmes, ce dont il ne semble pas peu fier vu que la moyenne du secteur plafonne à 28%. Ce soir donc, c’est répétition générale, l’occasion pour tout le monde de refaire ses gammes et de vérifier aussi que les tables sont à bonne distance. Stéphane Sertang – pimpant dans son costume – semble hésitant devant ce parterre de tables qui s’offre à lui, partagé entre sa table préférée "pour le plaisir" et l’autre "plus discrète" pour parler business. C’est le photographe qui tranchera pour cette dernière, sorte d’aquarium au milieu de la verdure, 40 hectares pour un 18 trous.

Que buvez-vous?

■ Apéro préféré: "Plutôt vin ou champagne, mais c’est surtout la convivialité qui compte, le plaisir de partager ensemble quelque chose."

■ À table: "Jamais le midi, plutôt le soir à l’extérieur avec des amis qu’à la maison

Dernière cuite: "Ici lors de l’Euro 2016, nous fêtions la victoire des Belges, d’autres amis devaient nous rejoindre, on a repris des verres en les attendant, je suis rentré à pied et j’ai eu beaucoup de difficultés à me lever le lendemain."

■ À qui payer un verre: "À mon père, il est décédé quand j’avais 5 ans, j’aurais bien aimé le connaître pour qu’il puisse me voir à la moitié de ma vie."


 

À l’extérieur et sous une pluie battante de hallebardes, des "irréductibles" arpentent le green, "ça fait plaisir" ajoute Éric, mais vivement mercredi quand même, car contrairement à d’autres secteurs impactés par la crise, l’entretien et les dépenses du parc sont restés les mêmes durant le confinement.

Pour l’Apéro, Stéphane Sertang ne sait pas très bien. D’ordinaire il aime faire plaisir à son interlocuteur, en général c’est aussi une décision qu’il délègue à Giuseppe qui choisit pour lui. Ce soir, Giuseppe a choisi un Ferghettina, un "champagne" italien, fabriqué entre la Lombardie et la Vénétie, des petites bulles très fines qui "concurrencent très bien les français". Foi d’Italien.

Meilleur mois de mai que l'an dernier

Pour le patron de Ginion Group, le confinement s’est plutôt bien passé, il faut dire qu’en Wallifornie, c’est tout de même moins difficile à vivre qu’à Bruxelles. Même si les 7 sites du groupe étaient fermés et les 300 collaborateurs en chômage économique, 3 ateliers ont continué à fonctionner pour assurer la mobilité des BM et des Volvos, surtout celles utilisées par différents services publics.

"Certains clients ont réalisé qu’ils pouvaient partir à cause d’une 'mauvaise grippe' et face à la précarité de la vie, ils ont choisi de se faire plaisir."

Et dès le premier jour de réouverture en mai, les clients revenaient dans les show-rooms. Parmi les commandes, le patron a constaté un intérêt très axé sur les "envies de liberté", les motos et les cabrios, et même si paradoxalement, mai 2020 sera meilleur que celui de l’année dernière "aucun client ne nous est tombé du ciel. Maintenant, sur l’automobile de loisir, c’est dans 2 ans qu’on mesurera vraiment les retombées de la crise". Concernant les autres activités du groupe, le CEO remarque également un certain "attentisme", si des clients se montrent plus raisonnables au lendemain du Covid d’autres par contre "compensent" la perspective de ne pas prendre d’avion cet été en achetant une nouvelle voiture. Enfin et plus touchant, certains clients ont réalisé "qu’ils pouvaient partir à cause d’une 'mauvaise grippe' et face à la précarité de la vie, ils ont choisi de se faire plaisir. Si pas aujourd’hui, quand?" conclut Sertang, verre à la main.

"L’automobile deviendra un plaisir, un loisir comme le cheval l’est devenu après avoir été le premier moyen de locomotion aux siècles précédents."

Concernant l’impact de la crise en général, le CEO pense quand même que "chacun portera sa croix, mais le calvaire sera différent suivant les secteurs". Le sien? Déjà mis à mal bien avant la crise, il estime d’ailleurs – quitte à prêcher contre sa chapelle – que dans sa forme actuelle, il est carrément appelé à disparaître. "L’automobile deviendra un plaisir, un loisir comme le cheval l’est devenu après avoir été le premier moyen de locomotion aux siècles précédents. Et si très peu de gens possèderont encore des voitures, ils seront prêts en revanche à dépenser encore plus d’argent pour les acquérir". Une véritable révolution pour le business model où le futur du marché sera donc partagé entre les passionnés et les autres qui chercheront les meilleures solutions en termes de mobilité et pour qui posséder sa propre voiture sera perçu comme une hérésie.

5 dates clés du CEO de Ginion Group (BMW, Mini, Volvo, Ferrari, Rolls-Royce, McLaren, Pininfarina)

1976: "La naissance de mon frère Vincent, je n’allais plus jamais être seul. Aujourd’hui, il est aussi COO du Groupe."

1987: "Je rate mon permis de conduire, j’estimais avoir le temps de m’engager sur la voie, l’inspecteur pas, je l’ai vécu comme une grande injustice."

■ 1991: "Je rencontre mon épouse, Annick dans un restaurant où j’accompagnais mon oncle, concessionnaire BMW, qui me présente à la fille d’un autre concessionnaire BMW, nous étions fait l’un pour l’autre."

■ 1996: "La naissance de Marie-Sarah suivie de celle de Léa en 1999."

■ 1998: "Je me lance et je rachète la concession de mon beau-père pour construire le Groupe Ginion."

Se préparer au changement de paradigme

Pas déprimé pour autant, notre homme reprend un peu de Ferghettina et explique par ailleurs que contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas la question du carburant qui bouleversera le secteur, mais bien l’arrivée de la voiture "autonome et partagée" qui sera la vraie révolution. "Et bien plus vite que vous ne pouvez l’imaginer".

Chez Ginion, on se prépare d’ailleurs au changement et on discute déjà pas mal avec d’autres entreprises pour en être. Stéphane Sertang l’avoue, il reste un incorrigible optimiste "même dans une nuit noire, on trouve toujours une étoile qui brille". Il a d’ailleurs une jolie anecdote à propos de la fermeture du Bois de la Cambre qui faisait hurler tant de gens récemment. Forcé de passer par la Chaussée de Waterloo, un Portugais qui s’inquiétait pour sa maman résidant à Bruxelles se retrouvait coincé dans les embouteillages pile devant le show-room McLaren. "Il se gare et nous achète une voiture. La semaine suivante, son cousin nous appelle et nous en commande une autre, finalement ce sont deux voitures qui sont parties dans le camion pour le Portugal. Vous voyez, conclut-il alors, on gagne toujours à rester optimiste!"

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