Publicité
interview

Simon May, philosophe: "Le culte des objets 'mignons' exprime notre désir d'une vie où personne ne souffre"

Parade de Pikachu à Yokohama, au Japon, où le culte du mignon fait aussi partie de la culture. ©Photo News

Professeur de philosophie au King’s College London, Simon May est notamment l’auteur de l’ouvrage The Power of Cute qui décrit la façon dont les sociétés se sont emparées d’objets ou de concepts légers et futiles, pour faire face différemment aux réalités présentes. Le mignon colonise notre monde. Mais pourquoi ?

Comment résumeriez-vous ce que vous appelez "le pouvoir du mignon"?

Les objets « cute » ou mignons, de Hello Kitty à Pikachu, en passant par le chien-ballon de Jeff Koons, sont devenus un phénomène culte et un marché économique de plusieurs milliards de dollars. Ils ne sont toutefois pas seulement charmants, innocents et inoffensifs, comme les pandas et les chiots. Ils peuvent aussi être sombres et imprévisibles. C’était déjà le cas dans les années 80, avec le personnage de cinéma E.T., qui était défavorisé et déformé, assez laid pour tout dire.

Tous ont un genre, un âge, voire une espèce qui sont mal déterminés. Cette incertitude est en accord total avec la tendance contemporaine qui dissout les opposés traditionnels, comme le mâle et la femelle, l’humain et l’animal, l’adulte et l’enfant.

Y a-t-il des exemples récents qui illustrent cette tendance?

Il y a eu Kumamon, la mascotte officielle de la région de Kumamoto, au Japon, qui a généré un fort engouement après le tremblement de terre dévastateur d’avril 2016. Ou Grogu, de Stars Wars. Ces deux exemples montrent comment les gens peuvent se sentir protégés, paradoxalement, par la vulnérabilité de ces objets « cute ». On peut par exemple s’interroger sur le choix de la mascotte de l’US Navy qui est l’une des créatures les plus faibles, à savoir la chèvre. Les mascottes fascinent car elles questionnent cette distinction entre ce qui est puissant et ce qui est faible.

Les objets « cute » expriment une tentative d’échapper à un monde déterminé uniquement par le pouvoir et la chance, afin de trouver une vie où plus personne ne souffre et tout est sous contrôle.

De quoi le phénomène du "cute" est-il la conséquence?

Les objets « cute » expriment une tentative d’échapper à un monde déterminé uniquement par le pouvoir et la chance, afin de trouver une vie où plus personne ne souffre et tout est sous contrôle. Une vie où, autant que possible, tout risque et toute souffrance sont éliminés. D’ailleurs, le fait que la plupart des objets « cute » sont « anti-pouvoir » est aussi une raison pour laquelle le « cute » a été si prépondérant dans la culture et l’esthétique japonaise depuis la Seconde Guerre mondiale. Cela a été une échappatoire aux hiérarchies de pouvoir rigides, et surtout à l’histoire militaire. Le Japon est la première nation à se présenter elle-même en tant que « cute nation »; la première à mettre cela au centre de son image mondiale.

Internet et les nouvelles technologies, qui filtrent la réalité du monde au profit d’une virtualité de plus en plus individualisée, sont-ils le moteur de ce pouvoir du "cute"?

Non, ce n’est pas le principal moteur. La popularité du «cute» résulte de différents facteurs. La première est l’érosion de cette distinction claire entre l’enfance et l’âge adulte. Nous vivons une époque où le monde adulte – en particulier ses interrogations intenses sur l’expression de soi, la sexualité, l’authenticité et les choix de consommation – envahit de plus en plus le monde de l’enfance. Et inversement, depuis Freud, voire avant, on considère que l’enfance détermine presque tout ce qui importe dans la vie adulte, que ce soit les émotions ou les décisions.

Cela fait résonner profondément la volonté très contemporaine d’affirmer, voire de se complaire, dans l’idée que l’incertitude ou l’imprévisibilité est intrinsèque à la vie humaine, qu’il n’y a pas de but, de signification ou de connaissance ultime de la vie. Nous voyons de plus en plus les existences marquées par ce que Nietzsche avait appelé le "devenir", le changement constant.

Le pouvoir du "Cute" reflète de toute évidence le culte de l’enfance, qui a pris de plus en plus d’importance à la fin du 19e siècle, où l’enfance est devenue sacrée.

Le pouvoir du "cute" marque-t-il le crépuscule de l’âge adulte et une infantilisation générale?

Cela ne nous rend pas plus enfantins, mais cela reflète de toute évidence le culte de l’enfance, qui a pris de plus en plus d’importance à la fin du 19e siècle, où l’enfance est devenue sacrée.

Le " cute " aurait-il remplacé l’humour? Les dessins de presse sarcastiques, par exemple, disparaissent peu à peu et les publicités télévision sont rarement hilarantes…

Il n’a pas complètement remplacé l’humour, mais dans une ère où il faut minimiser le risque et la vulnérabilité, beaucoup de formes d'humour "dangereuses" ne sont plus acceptables. Par conséquent, la légèreté non-agressive, inoffensive et ironique du « cute » est une nouvelle forme d’humour "plus sûr". La force de l'humour "cute" est qu'il ne se fait aux dépens de personne, car son objet est souvent non-humain et inoffensif. Mais il est tout aussi critiquable.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés