interview

Julien Théron (Science Po): "Avec la Russie, c’est pire que la guerre froide classique"

Vladimir Poutine use, sans complexe, de méthodes de déstabilisation hors-champ à l'égard des démocraties occidentales. ©BELGAIMAGE

Vladimir Poutine est engagé dans une logique de confrontation permanente avec les démocraties contre laquelle nous peinons à répliquer de manière adéquate, estime Julien Théron (Sciences Po Paris).

Alors que les contentieux entre Moscou et les démocraties occidentales ne cessent de s’accumuler (répression en Biélorussie, empoisonnement d’Alexeï Navalny, annexion de la Crimée, guerre dans le Donbass, affaire Skripal, etc.), se pose la question de la relation à long terme qu’il convient de bâtir avec la Russie.

Julien Théron, enseignant à Sciences Po Paris vient de cosigner un ouvrage (*) sur Poutine avec Isabelle Mandraud, journaliste au quotidien Le Monde. À ses yeux, il ne faut guère se bercer d’illusions: mu par un désir de revanche après l’effacement de la Russie comme acteur central d’un monde bipolaire, Vladimir Poutine est engagé dans une logique de confrontation permanente avec les démocraties en vue de bâtir un nouvel ordre international basé sur la force.

Assistons-nous à un retour de la guerre froide?

C’est pire que la guerre froide classique, car l’affrontement se déroule sans règles. Poutine use, sans complexe, de méthodes de déstabilisation hors-champ et recourt à des réseaux de l’ombre, en Europe, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Tous les moyens sont bons: ingérence dans des élections, élimination d’opposants, pressions politiques, économiques et énergétiques, cyberattaques, interventions militaires directes.

"On aurait tort de sous-estimer la résilience du peuple russe."
Julien Théron
Enseignant à Sciences Po Paris

Vous dénoncez la faiblesse voire la naïveté des Occidentaux. Est-ce à dire que les sanctions ne servent à rien?

Les sanctions sont un outil peu efficace pour redresser certaines situations. Moscou n’a pas rendu la Crimée. Par contre, les sanctions peuvent s’avérer utiles dans le cadre d’une stratégie d’endiguement. Elles permettent, en outre, d’envoyer le message comme quoi on ne peut pas faire n’importe quoi en relations internationales sans s’exposer à certaines conséquences.

Les sanctions ne risquent-elles pas de produire en interne l’effet inverse aux résultats escomptés, à savoir de souder la population russe autour de ses dirigeants?

On aurait tort, en effet, de sous-estimer la résilience du peuple russe habitué à la dureté chaque fois que l’intérêt national l’exige. Les sanctions sont systématiquement récupérées par la propagande et alimentent le matraquage dans les médias officiels qui dépeignent l’Occident comme celui qui veut la destruction de la Russie. La population est montée par le pouvoir contre un ennemi factice.

Quelles sont les prochaines cibles de Poutine?

Si l’on regarde la Géorgie, l’Arménie, la Biélorussie ou l’Ukraine, ces peuples n’ont rien contre la Russie, dont ils sont proches culturellement, mais ils sont lassés des ingérences dans leurs affaires intérieures. Ensuite, il y a l’Union européenne où le Kremlin cherche à semer la division, entre et à l’intérieur des États, notamment par le relais qu’il apporte aux mouvements subversifs, extrémistes ou complotistes.

Chaque année, les avions russes font des centaines d’incursions dans le ciel de l’Otan. Même chose avec leurs sous-marins. Les Russes peuvent ainsi mesurer le temps de réaction de l’Otan, vérifier la nature des coopérations entre les États et au passage intimider l’adversaire. Les Balkans, les îles Gotland en Suède ou Svalbard en Norvège ainsi que les pays baltes sont des territoires à surveiller.

Quelle est la nature des rapports qu’entretiennent le Rassemblement National et Marine Le Pen avec la Russie?

Marine Le Pen a été reçue par Poutine à Moscou lors de la campagne de 2017. Elle a reçu le soutien financier d’une banque russo-tchèque. Ceci étant, Poutine n’est pas aussi idéologique que pouvait l’être l’URSS. Il cherche à séduire tant l’extrême droite que l’extrême gauche.

La France Insoumise est également traversée par des tendances plus ou moins poutinistes. L’aversion de Jean-Luc Mélenchon à l’égard de l’Union européenne et de l’Otan s’inscrit dans une dynamique dont se nourrit Moscou. Il avait ainsi déclaré que le président russe avait la solution en Syrie, malgré un soutien hyperactif à la dictature.

"La situation désastreuse de la Russie dans les années 1990 est d’abord le résultat de l’effondrement d’un régime totalitaire."

Est-ce que l’Occident ne paie pas les humiliations infligées à la Russie sous l’ère Eltsine, après la chute du Mur?

C’est un discours qui est parfaitement injustifié. Après la chute du Mur, les États-Unis ont signé des accords bilatéraux de désarmement, l’Otan a proposé le Partenariat pour la Paix, l’Occident a injecté des capitaux considérables en Russie, tout en fermant les yeux sur la Tchétchénie. La Russie a été soutenue pour intégrer l’OMC. Elle a été associée au G7, alors qu’elle n’est pas la huitième puissance économique mondiale.

La situation désastreuse de la Russie dans les années 1990 est d’abord le résultat de l’effondrement d’un régime totalitaire. Les régimes autocratiques ont toujours eu besoin de jouer sur le registre de la victimisation pour légitimer leur pouvoir.

La volonté d’élargir l’UE et l’Otan vers l’Est ne représente-t-elle pas une ligne rouge aux yeux de Moscou?

Je ne vois pas de volonté d’élargissement dans le chef de l’UE ou de l’Otan. Les Ukrainiens ont sollicité un accord commercial avec l’Europe, c’est tout. Quant aux États baltes, ce sont eux qui ont demandé leur adhésion à l’Otan et non l’inverse. Idem pour la Géorgie. L’UE et l’Otan freinent.

"Les Américains ne sont pas naïfs. Ils savent que le président russe cherche à obtenir un 'reset'."

Avec Joe Biden, le ton à l’égard de Moscou a-t-il changé. Laissera-t-il moins passer que Trump?

À la fin du mandat d'Obama, Joe Biden avait déjà mis en garde les Occidentaux contre la stratégie de Poutine. Aujourd’hui, Vladimir Poutine propose un grand sommet entre Moscou et Washington. Mais les Américains ne sont pas naïfs. Ils savent que le Président russe cherche à obtenir un 'reset', c’est-à-dire remettre les compteurs à zéro afin d’entériner des situations obtenues par la force ou la pression.

Jusqu’à quel point Moscou et Pékin sont-ils des alliés?

Il y a des convergences, notamment sur le rejet des valeurs de libertés fondamentales. Leur objectif est de modifier l’ordre international né de la Seconde guerre mondiale qui est basé sur la démocratie, l’État de droit et les droits de l’homme. Autant de valeurs problématiques pour des régimes autocratiques, comme en témoignent la répression des mouvements démocratiques à Hong Kong et en Biélorussie ou encore le blocage systématique des résolutions de l’ONU lorsqu’elles ont trait aux droits de l’homme.

"Espérer un meilleur comportement international de la Russie n’est pas en soi une stratégie."

Par contre, Moscou et Pékin n’incarnent pas exactement les mêmes régimes. Le système chinois est plus dur et cadenassé. En Russie, il subsiste un semblant de démocratie et de multipartisme, même si ceux-ci cachent un régime nationaliste fort.

Moscou et Pékin ont des intérêts économiques très différents. L’espace russe en Asie est pratiquement vide alors que la Chine est surpeuplée et en manque de ressources naturelles. En ce sens et en dépit des discours officiels, la Chine est une plus grande menace pour la Russie que ne l’est l’Occident.

Ne serait-il pas plus efficace de parler directement avec la Russie, plutôt que de la sanctionner ou de l’exclure?

En 2017, François Fillon avait proposé d’aller parler avec Poutine. Ce serait oublier qu’on a toujours parlé avec la Russie. Personne n’a jamais proposé de rompre les contacts diplomatiques avec Moscou, même au temps de l’Union soviétique.

La question est cependant de savoir comment parler à la Russie, autrement dit de savoir quels sont précisément nos intérêts, nos objectifs et les moyens à notre disposition pour les atteindre. Il serait pertinent que les Européens parlent d’une seule voix plutôt qu’en ordre dispersé.

L’UE est une grande puissance économique face à la Russie dont le PIB équivaut à celui de l’Espagne. Peut-être assistons-nous à une prise de conscience des Européens qui viennent d’expulser nombre de diplomates russes dans plusieurs pays.

Il faut éviter de rééditer l’erreur du 'reset' avec Moscou et maintenir des objectifs clairs et un cap précis. Le simple fait d’espérer un meilleur comportement international de la Russie n’est pas en soi une stratégie, et s’est avéré parfaitement inefficace.

(*) "Poutine, la stratégie du désordre", Isabelle Mandraud et Julien Théron, éd. Tallandier, 310 pages, 19,90 euros

Les phrases clés

  • "Les sanctions sont un outil peu efficace pour redresser certaines situations."
  • "Le Kremlin cherche à semer la division dans l'Union européenne, entre et à l’intérieur des États."
  • "L'objectif de la Russie et de la Chine est de modifier l’ordre international né de la Seconde guerre mondiale basé sur la démocratie, l’État de droit et les droits de l’homme."
  • "La question est de savoir comment parler à la Russie."

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