interview

Wilfried Verstraete (Euler Hermes): "On n'a encore rien vu de cette crise"

©SISKA VANDECASTEELE

Depuis Paris, Wilfried Verstraete dirige l'assureur-crédit Euler Hermes. Il dissèque la crise en cours et, entre autres risques, pointe un possible retour des gilets jaunes.

Après avoir vécu 40 ans à Bruxelles en Belgique, Wilfried Verstraete a littéralement tourné autour de la Belgique depuis 20 ans. Ses fonctions successives l’ont mené à Paris, Londres, Amsterdam, Munich puis à nouveau Paris où, depuis 2009, il dirige l’assureur-crédit Euler Hermes. Filiale de l’allemand Allianz, la maison emploie 5.800 personnes et génère 2,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Quelle fut son étape préférée? "Munich", répond-il sans hésiter. "C'est une ville internationale et à taille humaine. Une belle combinaison de points positifs au niveau professionnel et de qualité de vie. On peut aller skier le week-end, en été il y a les lacs. C’est une ville sûre et propre, enfin elle a tout ce qu'on apprécie quand on a une famille (j'ai quatre enfants dont l'aîné a 15 ans). Et puis, c'est le Sud de l'Allemagne, c’est très festif…"

"Paris est belle mais trop dense"

Et Paris dans tout ça? "Paris a d'autres avantages. Son offre culturelle est incomparable, avec ses théâtres, ses expos, son architecture, etc. C'est une des plus belles villes au monde. Professionnellement aussi, c'est très chouette parce que tout s'y trouve, tout s'y passe. En revanche, c'est tout sauf accueillant pour les enfants, les infrastructures - notamment sportives - sont minables, l'espace et la verdure manquent. Et puis, il faut... se farcir les Parisiens! Ce côté ‘Tu m'emmerdes, je t'emmerde’… À Bruxelles, les gens sont beaucoup plus relax, plus simples, ils se prennent moins au sérieux. Il y a moins de stress. C'est une question de densité urbaine. Paris est une ville égoïste parce que trop dense."

"À Paris, il y a ce côté ‘Tu m'emmerdes, je t'emmerde’… À Bruxelles, les gens sont beaucoup plus relax, plus simples."

Voisin du parc Monceau dans le XVIIe, le Belge "adore" son quartier. "On y fait toutes les courses à pied, il y a le marché tous les jours, on y est bien." S’il a un conseil à donner, c’est d’ailleurs de visiter Paris en flânant, "de sortir des guides et des itinéraires incontournables" et de se perdre dans les quartiers. "Les bateaux-mouches, la tour Eiffel, le Louvre, c'est très bien mais, le vrai Paris, c'est la vie des quartiers. Les marchés, les terrasses, les petits restos. C'est là qu'on rencontre les Parisiens."

Énorme trou d’air

Comme dans une foule de domaines, la crise du coronavirus a complètement chamboulé les perspectives de l’assurance-crédit, son domaine. "Ce qui nous occupe aujourd'hui à 90% si pas plus, ce sont les conséquences économiques du Covid." Euler Hermes estime que l’économie globale va reculer de 4,7% cette année, trois fois plus qu'en 2008-2009. "Les échanges commerciaux au niveau mondial devraient reculer de 15% cette année, du jamais vu. On s'attend à une hausse de 35% du nombre de faillites dans les 18 prochains mois. Le chômage en Europe va augmenter de 5 à 10 points."

"C'est un énorme trou d'air que nous traversons", prolonge Wilfried Verstraete. "Nous ne prévoyons pas de retour au niveau pré-crise avant fin 2022, avec bien entendu de très grandes différences selon le secteur. Nous sommes très inquiets de ce qui va arriver. D’autant plus que cette crise sanitaire a un très gros impact sur la confiance. Or, le premier moteur de l'économie, c'est la confiance."

"On n'a encore rien vu. Les faillites, c’est devant nous. Le chômage, c'est devant nous."

Wilfried Verstraete situe l’économie mondiale dans l’œil du cyclone: "On n'a encore rien vu. Les conséquences économiques désastreuses du Covid sont devant nous. Les faillites, c’est devant nous. Le chômage, c'est devant nous. On a distribué des milliards, dont une partie sera sans doute mal utilisée, mais que fait-on maintenant pour contrer la crise qui arrive? Qu'est-ce qu'on fait en Europe pour améliorer la productivité, pour améliorer l'attractivité et pour absorber l'impact sur le budget de l'État de ces dépenses? C’est ça, la question qui compte!"

Manque de courage belge

Pour la Belgique, l’équation est encore plus compliquée, estime l’expatrié, car d’autres problèmes s’y ajoutent. Un, il y a en Belgique un nombre trop important de personnes en âge de travailler qui ne travaillent pas. Deux, il serait temps qu'il y ait un vrai gouvernement qui fasse des vrais choix politiques. Quand on est face à des blocages, il n'y a pas trente-six solutions. À un moment, il faut y aller. Or, depuis plus d'un an, personne en Belgique n'a eu le courage de dire: c'est loin d'être idéal mais, dans l'intérêt du pays, j'y vais." 

Wilfried Verstraete en convient, "il n'y a pas de solution évidente, avec une Flandre à droite et une Wallonie à gauche. Mais il faut sortir de ce blocage politique et institutionnel, car il va augmenter les conséquences économiques de la crise. L'absence de choix clairs et précis coûtera cher à la Belgique. Les entreprises ne savent pas où va ce pays, c'est très inconfortable, ça ne favorise pas les investissements."

"L'administration belge est d'une inefficacité monstrueuse."

À ce "manque de vision politique à long terme", il ajoute un gros souci d’efficacité. "Pour augmenter l'attractivité du pays, simplifier la vie des entreprises, on a énormément de mal. Globalement, l'administration belge est d'une inefficacité monstrueuse." Cela tient, selon lui, à un empilement de couches administratives qui ne collaborent pas entre elles. "Un exemple: les Provinces. Elles ne servent à rien, sauf à occuper des gens. Elles auraient dû être supprimées depuis longtemps, mais non, elles sont toujours là." 

Risques sociaux

Revenons au niveau global. Quel est selon lui le plus grand risque aujourd’hui. Réponse: le Covid, encore et toujours. "Le principal risque est que le risque sanitaire persiste, qu'une deuxième vague se produise avec un virus qui ait muté, entraînant une nouvelle contraction de l'économie et un appauvrissement, potentiellement brutal, de la population mondiale. Les efforts déployés par les gouvernements, on ne pourra pas les répéter. Les pays du G20 ont mobilisé l'équivalent de 20% de leur produit intérieur brut. On ne pourra pas le faire deux fois. » 

"Cette crise risque aussi d'accentuer les tensions sociales, qui étaient déjà fortes."

Selon Wilfried Verstraete, "cette crise risque aussi d'accentuer les tensions sociales, qui étaient déjà fortes. Il n'est pas du tout impossible que, si le chômage explose en particulier dans l'industrie manufacturière, on voie réapparaître des mouvements comme celui des gilets jaunes dans une forme peut-être encore plus violente." 

Primes d’assurance en hausse

Au fond, anticiper les risques, c’est le métier d’un assureur-crédit. Avait-on vu venir cette pandémie chez Euler Hermes? "On savait que le risque existait mais c'est vrai qu'on n'y a sans doute pas attaché suffisamment d'importance. Il y a déjà eu des épidémies auparavant mais elles étaient moins transmissibles et elles ont été contenues en Asie. Cette fois, c'était mondial. Au départ, il y a eu un défaut d'information, sur l'origine et la dangerosité du virus. La Chine a tenté de minimiser mais, même chez nous, les scientifiques ont mal estimé le risque."  

©SISKA VANDECASTEELE

Le patron de l’assureur-crédit prévient, "cette crise entraînera une hausse des tarifs, c'est évident. Nous-mêmes, nous allons fortement augmenter nos primes cette année et en 2021. C’est le seul moyen de continuer à couvrir nos clients. Maintenant, restons modestes: face à un tel événement planétaire, aucune prime d'assurance ne peut couvrir ce genre de risque. C'est pour cela que, pour l’avenir, il serait bon de prévoir un mécanisme d'intervention gouvernementale et/ou de mutualisation des risques. En cas de crise sans précédent comme celle-ci, ce mécanisme pourrait être activé plus rapidement pour couvrir les risques inassurables."

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