interview

"Draghi est le pire criminel au monde" (Felix Zulauf)

©Sven Germann

"Dans quelques années, nous verrons les dégâts provoqués par les taux négatifs. Les fonds de pension, les banques, mais aussi notre confiance dans l’argent. Tout est en train de tomber en morceaux à cause de la politique des banques centrales. Mario Draghi est selon moi le plus grand criminel au monde", estime le Suisse Felix Zulauf, le légendaire gestionnaire de fonds.

Nous rencontrons Felix Zulauf (69 ans) dans son bureau, dans la paisible bourgade de Baar, à 25 km de Zurich. Felix Zulauf vient de rentrer d’un voyage de 14 jours sur le thème de la Route de la Soie en Chine, en Ouzbékistan, au Kazakhstan et en Géorgie. "Tout le monde connaît la Chine, mais c’est impressionnant de voir la transformation en cours dans l’ensemble de l’Asie. Je suis très pessimiste pour l’Europe. Nous sommes mal gérés. La génération actuelle européenne ne connaîtra plus le marché libre", estime-t-il.

Beaucoup pensent que l’économie ralentit à cause de la guerre commerciale, mais c’est faux.

Felix Zulauf est actif depuis plus de 40 ans dans le secteur financier. Il a commencé sa carrière chez UBS où il est devenu stratège en chef et observateur boursier très demandé par les médias. Après qu’il eut prédit la crise de 1987, son prestige n’a fait qu’augmenter. En 1990, il a créé sa propre maison de gestion patrimoniale, Zulauf Asset Management, avec laquelle, selon ses propres dires, il pouvait plus facilement investir à contre-courant du consensus. "Si vous voulez faire mieux que le marché, vous devez absolument être indépendant", confie-t-il.

En 2009, il a scindé son entreprise en deux entités, et a pris en charge le département de conseil en investissement pour quelques riches familles et institutions. Aujourd’hui, le principal travail de Felix Zulauf consiste à rédiger une lettre d’information bimensuelle sur les marchés financiers, qu’il vend dans 20 pays sur 5 continents à des investisseurs institutionnels. "J’analyse les marchés et je reste en contact avec le milieu, mais ma vie est beaucoup moins mouvementée que lorsque j’étais gestionnaire de fonds", explique-t-il.

Les marchés financiers sont aujourd’hui évités par crainte d’une récession. Ce risque de récession est-il réel?

Il est clair que l’économie est en train de ralentir et je vois peu de raisons de croire que les choses changeront prochainement. Beaucoup pensent que l’économie ralentit à cause de la guerre commerciale, mais c’est faux.

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Mercredi 16/10, gratuit avec L'Echo

Interview | "Les banques centrales mettent nos fonds de pension en danger" - Felix Zulauf, gestionnaire de fonds suisse légendaire

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Je vois deux raisons qui expliquent cette situation. Tout d’abord, il y a la Chine, où le marché du crédit a été pressé jusqu’à la dernière goutte pour maintenir le taux de croissance à un niveau élevé. La seule manière d’éviter l’explosion, c’est de retirer lentement de l’air de la bulle, et c’est d’ailleurs ce que fait le gouvernement chinois. Par conséquent, les estimations de croissance élevée en Chine ne sont plus réalistes.

Cette situation a également un impact important sur le reste du monde, car la Chine est la locomotive de l’économie mondiale depuis 2009. La moitié de la hausse des exportations de l’Europe était réalisée grâce à la Chine. En outre, nous constatons également un ralentissement de la croissance américaine. Je pense qu’il est peu probable que le scénario de 2008 et 2009 se répète, mais que l’économie continuera à ralentir pour atteindre son plus bas en 2020.

Comment sortirons-nous de la récession?

Les autorités ont un rôle à jouer. Nous aurons besoin de dépenses publiques pour sortir de l’ornière. Il est probable que c’est ce que fera le président américain Donald Trump en 2020. Je ne prends aucun risque en l’affirmant, car c’est ce que font tous les présidents américains pendant l’année des élections. Et je m’attends à ce que la banque centrale américaine baisse à nouveau ses taux. La question qui se pose encore est de savoir à quel point elle se montrera agressive. Je pense qu’une forte baisse d’au moins 100 points de base est nécessaire.

Si la banque centrale américaine ne baisse pas ses taux de manière agressive, nous allons tout droit vers une grande crise qui commencera sur les marchés émergents.


Qu’est-ce qui vous le fait penser?

Lorsque vous analysez le cycle, vous devez toujours chercher l’endroit où se situent les excédents de crédit, car c’est le point le plus vulnérable. Les principaux excédents de crédits concernent aujourd’hui les pays émergents, y compris la Chine. De nombreuses dettes sont émises en dollars américains. Tant que le dollar reste fort parce que la Fed n’assouplit pas suffisamment sa politique monétaire, le monde est face à un problème. Et nous fonçons tout droit vers une grande crise qui commencera sur les marchés émergents.

Les pays les plus faibles sont déjà en crise – pensez à l’Argentine, à la Turquie – et d’autres pourraient suivre. L’Indonésie n’est pas en grande forme, l’Afrique du Sud est en mauvaise posture, et la Chine affiche toutes les caractéristiques d’une crise en devenir. Même si je pense qu’à cause de son système autocratique, la Chine pourrait éviter une crise majeure.

Les banquiers centraux sont les pires prophètes économiques. Ils n’ont vu venir aucune crise et font toujours le contraire de ce qu’il faut faire.


Quelle est la probabilité, selon vous, que la banque centrale américaine baisse ses taux de manière agressive?

Je pense qu’elle est très faible. Les États-Unis sont surtout centrés sur eux-mêmes. De plus, Jerome Powell, le président de la Fed, a une lecture totalement erronée de l’économie, comme toutes les banques centrales d’ailleurs. Les banquiers centraux sont les pires prophètes économiques. Et pourtant, tout le monde est suspendu à leurs lèvres. Ils n’ont vu venir aucune crise et font toujours le contraire de ce qu’il faut faire.

Que pensez-vous de la politique de la Banque centrale européenne?

Mario Draghi, le président de la BCE. ©EPA

Je pense que Mario Draghi est le pire criminel au monde. Au cours de son court mandat à la tête de la BCE, il a détruit la crédibilité de la jeune banque centrale, il a sapé notre confiance dans l’argent et dans la loi. Car, selon la loi, les avoirs doivent être protégés. Si votre argent perd de la valeur, ce qui est le cas avec les taux négatifs, c’est contraire à la loi. Draghi a ainsi détruit le système bancaire. Les banques perdent beaucoup dans le contexte de taux actuel. Les actions des banques sont aujourd’hui proches de leur point le plus bas de 2008 et 2012, et ce, sans crise. C’est la conséquence d’une politique monétaire affligeante. La seule chose qui intéressait Draghi, c’était de sauver l’Italie et les pays les plus fragiles.

Draghi a également sapé le système de retraite. Il a placé les fonds de pension face à de sérieux problèmes. Dans 25 ans, nous verrons les dégâts de sa politique sur les personnes qui prendront leur retraite. Il a détruit le concept d’intérêts composés – où les intérêts sur les intérêts produisent un effet boule de neige. Il pénalise les épargnants et encourage les spéculateurs.

Et si vous retirez de l’économie le moteur de croissance qu’est l’épargne, vous créez un problème. Car une loi économique dit que l’épargne équivaut à investir. Si vous détruisez l’épargne, c’est néfaste pour les investissements, et vous érodez la productivité à long terme. Vous pouvez bien entendu créer des capitaux en faisant tourner les planches à billets des banques centrales, mais c’est différent d’une masse d’argent qui se développe de manière organique via le système de taux. Nous ne vivons plus dans une économie libre.

Je vois que les jeunes pensent aujourd’hui: pourquoi me tuer au travail? Je m’en sors bien, alors je préfère lever le pied. Ce n’est pas de cette manière que les riches nations se sont construites.

De nombreuses personnes critiquent la politique des banques centrales, mais existait-il d’autres solutions?

La solution doit venir des autorités. Les impôts doivent être abaissés et la régulation réduite. Il faut inciter les gens à épargner et à investir. Mais je vois que les jeunes pensent aujourd’hui: pourquoi me tuer au travail? Je m’en sors bien, alors je préfère lever le pied. Ce n’est pas de cette manière que les riches nations se sont construites. C’est le problème de l’Europe. Trop de socialisme. La génération actuelle héritera de beaucoup d’argent, mais elle s’en sortira moins bien que la génération précédente. Avec notre démographie et la faible croissance de la productivité, on ne crée pas de la croissance. Et nos systèmes en ont besoin. En Chine, c’est très différent. Les Chinois ont envie d’avancer. À terme, la Chine s’en sortira très bien.

Quelles sont les conséquences de la politique de taux sur les marchés financiers?

La génération actuelle européenne ne connaîtra plus le marché libre.

 Les taux négatifs ont conduit à une mauvaise allocation des capitaux. On a créé des déséquilibres que le marché libre ne peut restaurer. Nous pouvons uniquement les corriger avec une économie planifiée. C’est pourquoi nous évoluons de plus en plus vers ce type d’économie.

Je pense que le libre-échange aura disparu pour la prochaine génération. Il y a plus de manipulations et d’interventions des pouvoirs publics. Selon une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI), entre 6 et 12% des entreprises cotées – que l’on appelle sociétés zombies – ne dégagent pas suffisamment de bénéfices pour couvrir le coût de leurs capitaux. Ces entreprises sont maintenues à flot grâce au taux artificiellement bas auquel elles peuvent emprunter. Cela fait baisser la productivité et la richesse. Comme les communistes dans le passé.

Non, nous sommes vraiment mal gérés. Je vois beaucoup de similitudes entre l’Union européenne et les économies centralisées des anciennes républiques soviétiques. La centralisation dans les grandes unions ne fonctionne pas. Cela réduit la productivité au lieu de l’améliorer.

©Bloomberg

La création de l’euro fut une erreur. Pas parce qu’une monnaie unique est une mauvaise chose, mais parce qu’elle crée des déséquilibres. Et ces déséquilibres devraient être corrigés par une autorité centrale, ce qui ne fonctionne pas. Sans l’UE, l’Italie aurait, par exemple, pu dévaluer sa devise, ce qui aurait résolu de nombreux problèmes. Aujourd’hui, les Italiens ont une devise qui est trop forte pour eux, et ils ne peuvent rien y changer. Ils sont prisonniers d’une spirale déflationniste. Et de nombreux Italiens partent à l’étranger pour trouver du boulot. Les hommes italiens restent en moyenne chez leurs parents jusqu’à l’âge de 37 ans, et le taux de natalité s’écroule. Le pays du pape, pouvez-vous l’imaginer? (il rit).

Cette mauvaise allocation des capitaux a-t-elle déjà provoqué des surévaluations sur les marchés d’actions?

Pour les dix prochaines années, je m’attends à un rendement de l’indice d’actions mondiales MSCI World de 2 à 2,5% par an.

 Ici aussi, les banques centrales ont une responsabilité. Les grandes corrections ne sont plus possibles, car dès que le marché baisse de 20%, les banques centrales interviennent. Aux États-Unis, 60% des actions offrent un rendement du dividende supérieur au taux directeur à long terme. En Europe, le chiffre est de 100%, c’est le signe que nous ne sommes plus dans un marché libre.

Pour les dix prochaines années, je m’attends à un rendement de l’indice d’actions mondiales MSCI World de 2 à 2,5% par an. Ce rendement viendra entièrement du dividende. Mais pour obtenir ce rendement, vous devrez supporter des fluctuations de votre portefeuille d’une amplitude de 20% à la hausse ou à la baisse. Cela peut sembler peu attractif, mais c’est toujours mieux qu’un taux négatif comme le taux obligataire à dix ans.

Que pensez-vous du secteur des fonds tel qu’il est aujourd’hui?

Je vois un secteur en crise. Les investissements passifs ont détruit la structure de coûts. Le secteur n’est plus suffisamment rentable. Il ne peut plus fonctionner que grâce aux volumes. C’est ce qui a donné naissance à quelques géants qui détiennent tout le pouvoir. Les autres maisons de fonds souffrent. La vie des investisseurs actifs est devenue très difficile parce qu’ils n’arrivent plus à faire face aux importants volumes des investissements passifs. Mais cela ne durera pas.

©Sven Germann

Lorsque ce volume aura atteint son point culminant – et je pense que c’est pour bientôt – nous aurons créé tellement d’inefficacité qu’un Nouveau Monde ouvrira ses portes aux gestionnaires actifs. Au début des années 1990, les actions japonaises représentaient 50% de l’indice MSCI World, aujourd’hui, elles ne dépassent guère les 6%. Ceux qui à l’époque ont eu l’audace de laisser de côté les actions japonaises ont obtenu de beaux rendements.

Mais il faut avoir du courage. Les premiers mois, vous vous en sortez peut-être moins bien, mais à long terme, vous êtes gagnant. Les bons "stock pickers" qui réussissent à "timer" le marché feront mieux que les 2,5% de l’indice MSCI World les dix prochaines années.

Le problème n’est-il pas précisément que les gestionnaires de fonds ne peuvent plus se permettre une ou deux mauvaises années?

BIO FELIX ZULAUF

  Né en 1950

> A commencé sa carrière chez UBS, où il a occupé successivement les postes de trader, analyste, gestionnaire de fonds et stratège en chef.

 A fondé Zulauf Asset Management en 1990, où il a créé avec succès un fonds spéculatif

A revendu son entreprise en 2003 et se consacre aujourd’hui exclusivement aux conseils en investissement

Rédige une lettre d’information bimensuelle distribuée dans 20 pays sur 5 continents et destinée aux investisseurs institutionnels

Est réputé pour ses positions tranchées et ses prévisions souvent correctes


 

 Vous avez raison. Aujourd’hui, les gestionnaires doivent suivre le consensus. Il n’est plus imaginable de s’en éloigner. Auparavant, c’était possible. Je me souviens qu’en 1980 j’ai dû reprendre d’un collègue la gestion d’un fonds de matières premières. Il s’agissait officiellement d’un fonds d’actions, mais le prospectus autorisait également les investissements en obligations. Vu que le marché des matières premières avait atteint un pic, j’ai décidé d’investir 70% du fonds en obligations d’entreprises actives sur le marché des matières premières et de conserver les 30% restants en cash. Le management d’UBS a appelé mon patron pour demander si j’étais devenu fou. Mais il m’a défendu et au final, nous avons eu raison. Ces choses-là ne sont plus possibles aujourd’hui, à moins que vous puissiez travailler de manière indépendante.

Investissez-vous différemment aujourd’hui par rapport à il y a 40 ans?

Assurément. Jusqu’au dernier cycle, nous pouvions encore parler de marché libre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec les marchés qui sont dirigés par les banques centrales et leurs substituts, les BlackRock et Goldman Sachs de ce monde qui gèrent des capitaux astronomiques. Et donc vous ne voyez plus de grands mouvements. Les autorités contrôlent les cycles, qui sont moins intenses et durent plus longtemps.

Cela fait déjà dix ans que le marché d’actions américaines est un marché "bull", mais ce n’est pas parce que les meilleures entreprises sont américaines. La raison, c’est que les capitaux mondiaux ne se sentent plus en sécurité dans leur propre environnement et cherchent un refuge. Le capital peut encore continuer à affluer vers les États-Unis, mais Trump doit être prudent. Car si le dollar se voit retirer son statut de devise de référence, les Américains perdront beaucoup. Nous le constatons déjà avec les monnaies virtuelles. Leur succès est la conséquence de la méfiance des citoyens envers les banques centrales.

Un des problèmes du monde financier, c’est que les patrons des banques sont trop bien payés pour des résultats médiocres.

Que pensez-vous des réglementations européennes qui obligent les banques à être plus transparentes en matière de coûts?

Les investisseurs se fichent pas mal des coûts tant que leurs investissements rapportent. Mais si les résultats ne sont pas au rendez-vous, les coûts deviennent importants. Personne ne trouvait que des commissions de performance de 20% étaient exagérées pour les fonds spéculatifs tant qu’ils généraient des revenus. Je me souviens du fonds Renaissance Medallion. Il n’existe plus, mais il investissait à très court terme sur la base d’algorithmes. Depuis 1982, le fonds affichait un rendement moyen de 38% par an. À la fin, il facturait 5% de frais annuels et 45% de commission de performance. Personne ne trouvait que c’était un problème vu que les résultats étaient bons.

Cela étant dit, la transparence en matière de coûts est une bonne chose. Un des problèmes du monde financier, c’est que les patrons des banques sont trop bien payés pour des résultats médiocres. Cette question doit être discutée.

Quelle fut la journée la plus difficile de votre carrière?

J’ai appris qu’il ne fallait pas essayer d’être super malin et qu’il suffisait d’être simplement malin.

Ce fut sans la moindre hésitation le 11 septembre 2001, lorsque les avions se sont encastrés dans les tours jumelles à New York. J’ai passé beaucoup de temps dans ces tours et je connaissais beaucoup de personnes qui y travaillaient. Je n’ai jamais compris que l’on puisse commettre un tel acte.

Sur les marchés, j’ai vécu ma journée la plus difficile lorsque j’ai beaucoup perdu sur mes positions en argent. Quand j’étais jeune investisseur, j’ai investi dans l’argent. Le prix est passé de 50 à 36 dollars, et j’ai acheté parce que je pensais que le cours allait remonter. Mais après deux heures, le prix s’est littéralement écroulé à 18 dollars. J’ai appris qu’il ne fallait pas essayer d’être super malin et qu’il suffisait d’être simplement malin.

Si vous deviez transmettre une leçon de vie à vos enfants, que leur diriez-vous?

Ce serait: mariez-vous avec la bonne personne et vous serez heureux. Je pense que mes deux enfants sont épanouis. Cela fait 44 ans que je suis marié et heureux avec ma femme. Même si je suis pessimiste dans mes analyses de marché, je suis très heureux et je me sens privilégié dans la vie.

Felix Zulauf sera l'invité de l'Echo et De Tijd mardi à l'occasion du Fund Insider Forum: https://www.fundinsidersforum.com.

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