interview

"Hollande veut se présenter comme un chef de guerre implacable"

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Le Président Hollande sait que son bilan politique et économique est plutôt faible. Pour contrebalancer son image de mollesse, il veut se présenter comme un chef de guerre et un véritable tonton flingueur.

Dans son livre "Les tueurs de la République" paru l’an dernier, le journaliste français Vincent Nouzille affirmait que François Hollande était le Président de la cinquième république qui avait ordonné le plus d’assassinats ciblés durant son mandat. Ces éliminations commises dans la plus totale illégalité à l’étranger ont longtemps été un des secrets d’Etat les mieux gardés. Mais le plus bavard des "locataires" de l’Elysée a récemment confirmé les révélations de l’ancien reporter de l’Express à deux journalistes du Monde. Ces meurtres ciblés ne sont pas les seules zones d’ombre des Présidents français…

Dans le livre "Un Président ne devrait pas dire ça", Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont expliqué que François Hollande avait reconnu avoir ordonné "au moins quatre" éliminations ciblées à l’étranger. Ces aveux vous ont-ils étonné?

Tout à fait. Jamais un Président de la cinquième république n’avait parlé d’assassinats ciblés commis en dehors du territoire. J’ai donc été très étonné que François Hollande brise ce tabou mais je pense qu’il l’a fait d’une manière consciente. Il a d’ailleurs répété cette confidence à plusieurs reprises à mes confrères du Monde et il leur a même montré une liste sur laquelle figuraient les noms des personnes à éliminer.

Pourquoi franchir ce Rubicon?

Le Président sait que son bilan politique et économique est plutôt faible. Pour contrebalancer son image de mollesse, il veut donc se présenter comme un chef de guerre implacable et un véritable tonton flingueur.

Le Président sait que son bilan politique et économique est plutôt faible. Pour contrebalancer son image de mollesse, il veut donc se présenter comme un chef de guerre implacable et un véritable tonton flingueur. En lançant l’opération Serval en 2013, il avait prouvé qu’il pouvait ordonner du jour au lendemain de lourdes opérations militaires. Il utilise aussi une sémantique guerrière dans ses discours. Ses confidences concernant les assassinats ciblés entrent dans cette logique qui rappelle par bien des aspects la ligne des faucons néo-conservateurs de George W. Bush.

Comment sont organisés ces meurtres à l’étranger?

Après l’affaire du Rainbow Warrior, la DGSE (le service de renseignement extérieur de la France) a créé au sein de son service action au milieu des années 80 la cellule Alpha afin de mener à bien les opérations "homo" pour "homicides".

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Cette cellule, qui comprenait quatre à cinq personnes au début, regroupe probablement aujourd’hui une dizaine d’agents totalement clandestins. Ce sont tous d’anciens militaires qui ont été remis dans la vie civile avec des identités fictives qui remontent très loin dans le passé. L’idée est qu’il soit impossible de remonter à la France si un de ces agents était arrêté à l’étranger. La réalité ressemble un peu au scénario du film "Nikita" de Luc Besson.

Cette cellule, qui entretient des liens très tenus avec les services secrets, opère de façon ponctuelle. Seuls le Président de la république, le directeur de la DGSE et le responsable du service action sont au courant de ses missions qui sont ordonnées sans aucune trace écrite. La France a toutefois récemment changé d’échelle dans ce domaine…

Qu’entendez-vous par cela?

Depuis quelques années, les opérations spéciales se sont multipliées et militarisées. En plus de la cellule Alpha, certaines cibles, qui ont été choisies par les états-majors en accord avec le Président de la République, sont éliminées par les forces spéciales et les armées conventionnelles. Dans le Sahel, la France utilise notamment ses Mirage et ses Rafale pour opérer des frappes. L’autre grande nouveauté est la coopération accrue avec les Etats-Unis. Pour faire simple, nos services désignent et localisent des cibles qui sont ensuite bombardées par des drones américains. C’est particulièrement vrai dans la corne de l’Afrique où la France intervient peu directement.

Le gouvernement et les parlementaires n’ont aucun droit de regard sur ces missions?

Les parlementaires n’ont officiellement aucun droit de regard sur les opérations de la DGSE. Le ministre de la Défense est lui tenu au courant de ce qui se passe.

Comment les services secrets ont-ils réagi aux confidences de François Hollande?

Les révélations du Président ont, je crois, été assez mal perçues par les services secrets et les états-majors car elles révèlent des secrets d’Etat. Elles risquent aussi d’affaiblir l’efficacité des prochaines opérations et elles peuvent mettre en danger les agents sur le terrain.

Pourquoi la France ne vante pas davantage les opérations qu’elle mène à l’étranger comme le font les Américains?

Il existe une certaine ambivalence sur ce thème. Lorsque vous avouez organiser des assassinats ciblés, vous dites à vos ennemis que vous pouvez les frapper n’importe où et vous prouvez que vous ne vous laissez pas marcher sur les pieds sans réagir. Cela fait partie de la guerre psychologique.

Mais la France sait aussi que ces opérations sont un peu limite sur le plan juridique. Comment justifiez notamment des missions dans des pays contre lesquels vous n’êtes pas officiellement en guerre? Les militaires ne veulent pas non plus que leurs frappes ciblées soient trop mises en avant car ils craignent que les politiques n’assument pas jusqu’au bout les conséquences de leurs décisions.

Ces assassinats sont-ils efficaces?

Psychologiquement, ces opérations peuvent effrayer vos ennemis et rassurer votre population. Leur efficacité est toutefois beaucoup moins évidente sur le plan militaire, technique ou stratégique. Les Etats-Unis, qui commettent des assassinats ciblés à une échelle industrielle avec plus de 3.000 morts en dix ans, sont-ils ainsi parvenus à réellement affaiblir les talibans et les islamistes? On peut en douter… Ces meurtres ressemblent à une bataille contre une hydre. Lorsque vous coupez une tête, dix peuvent repousser. Et puis, ces assassinats ciblés peuvent provoquer des dommages collatéraux.

De nombreux pays ont-ils recours à ces assassinats?

Israël a historiquement montré la voie dans ce domaine. Aux Etats-Unis, les meurtres d’Etat ont été interdits de 1976 à 2001 mais ils ont repris dès le lendemain des attentats new-yorkais. Les Russes ont aussi recours à ces meurtres. Ils avaient notamment pris l’habitude d’envoyer aux preneurs d’otages les têtes coupées des membres de leurs familles pour les convaincre de relâcher les otages.

Les Britanniques ont aussi dû commettre certains assassinats. De telles opérations nécessitent toutefois des espions, des services secrets compétents et des forces spéciales entraînées et peu de pays disposent de telles ressources.

Les tueurs de la République n’ont pas été utilisés par tous les Présidents de la même manière…

En effet. François Hollande est celui qui l’assume le plus. Nicolas Sarkozy a, lui, été plus ambivalent. Il est devenu plus actif vers la fin de son mandat mais il préférait utiliser les forces spéciales que la DGSE. Jacques Chirac était, pour sa part, très mou, timoré et prudent. Il se souvenait de l’épisode du Rainbow Warrior et craignait que des opérations à l’étranger lui reviennent au visage comme un boomerang. François Mitterrand laissait faire les choses mais sans les assumer. Il donnait des consignes générales mais il ne voulait pas connaître l’identité des cibles. Il laissait ainsi une marge de manœuvre énorme aux directeurs des services secrets. Valéry Giscard d’Estaing était au contraire très actif et implacable. Sa mentalité de chasseur lui donnait un certain sang-froid. Georges Pompidou était plus froid et Charles de Gaulle déléguait toutes les opérations spéciales à son homme de confiance, Jacques Foccart.

Ces assassinats commandés ne sont pas les seules zones d’ombre des Présidents français…

Loin de là. Dans leurs guerres secrètes, les Présidents soutiennent des dictateurs et des rébellions. Pendant la guerre froide, les services secrets français ont aidé de nombreux mouvements d’insurrection anticommunistes dans le monde entier et notamment en Angola, au Cambodge et en Afghanistan. François Mitterrand a aussi soutenu par tous les moyens possibles le syndicat polonais Solidarnosc. La France continue d’aider des insurgés en Libye et en Syrie, notamment. Elle soutient aussi des dictateurs en leur permettant notamment d’éradiquer leur opposition ou en formant leurs gardes présidentielles. Elle peut également leur donner des logiciels de surveillance. Dans le passé, Paris a soutenu Saddam Hussein, Kadhafi ou Assad avant de se retourner contre eux. La raison d’Etat peut être volatile et les vents très changeants. Un ennemi d’hier peut devenir votre ami demain ou vice-versa.

Frédéric Thérin

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