chronique

"Il faut une rupture avec l’imposition verticale des mesures et la gestion par la peur"

Politologue - UCLouvain

La chronique politique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

C’est une petite musique que l’on a entendue d’abord mezza voce, puis crescendo et qui semble maintenant s’être imposée comme une vérité dans le paysage médiatique belge : si l’on fait face aujourd’hui à une deuxième vague, c’est à cause d’experts « rassuristes » qui auraient induit en erreur tant la population belge que ses dirigeants.

Vincent Laborderie. ©Saskia Vanderstichele

Comme toutes les explications simplistes, elle est bien sûr tentante. Qu’il est doux de penser qu’il suffirait de stigmatiser puis priver d’espace médiatique ces « marchands de déni » pour retrouver cohérence dans le discours et mobilisation de la population. Pour cela, quoi de plus efficace que de désigner quelques boucs émissaires ?

Le seul problème, c’est que cette explication, avantageuse pour certains, a autant de fondement scientifique qu’une discussion de comptoir. Il est indéniable que le suivi et l’adhésion aux mesures anti-Covid sont au plus bas en Belgique. Mais l’attribuer à l’émergence d’un discours alternatif est démentie par l’analyse des données dont on dispose à ce sujet. Ainsi, l’Université de Gand a publié à la mi-août une étude très complète montrant que la part de la population suivant volontairement ces mesures était alors déjà au plus bas (35% contre 81% en mars) (1). Plus précisément, cette étude montre que la perte d’adhésion a commencé à la fin du mois de juillet et s’est accélérée à partir du Conseil national de sécurité du 27 juillet, soit au moment de l’instauration la bulle de cinq.

Flash-back sur les mesures estivales

Tout ceci se déroule donc bien avant que le discours incriminé ne prenne place dans les médias francophones. Précisons par ailleurs que le décrochage observé concerne toutes les régions du pays. En réalité, il est difficile donc de ne pas faire le lien avec les mesures estivales anti-Covid. Celles-ci s’étaient alors empilées toutes les deux ou trois semaines, alors que, à l’époque, les chiffres d’hospitalisation ou de décès n’avaient rien d’alarmant.

"Si l’on fait face aujourd’hui à une deuxième vague, c’est à cause d’experts « rassuristes » qui auraient induit en erreur tant la population belge que ses dirigeants. Comme toutes les explications simplistes, elle est bien sûr tentante."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Rappelons aussi que ces mesures étaient difficilement compréhensibles, dans tous les sens du terme. C’était d’abord le cas de l’obligation du port du masque en tout lieu et en tout temps à Bruxelles. Mal acceptée et mal justifiée (2), elle risquait de braquer une partie de la population.

Yves Coppieters mettait déjà en garde : « On ouvre une porte aux mouvements anti-masques ». Quelques mois plus tard, nous y sommes en plein. La bulle de cinq était quant à elle aussi complexe qu’irréaliste. Invérifiable quant à son suivi effectif, elle n’était respectée que par une minorité de Belges. On voit mal pourquoi la bulle de trois, et désormais, la bulle de un, le serait davantage aujourd’hui.

Ces promoteurs oublient probablement que l’homme est un être social qui ne peut se passer durablement de contact avec ses semblables. Pour un certain nombre de personnes, les restrictions actuelles ne sont tout simplement pas tenables dans la durée. Si le suivi des mesures est, à juste titre, martelé comme étant un élément central de la réussite de la lutte contre la pandémie, personne ne semble vraiment se soucier de l’acceptabilité de certaines d’entre elles – ni de leur potentiel démobilisateur. Les modèles épidémiologiques ont déterminé qu’il s’agissait de la mesure la plus adéquate. La population doit s’adapter. Au besoin, on lui reprochera de ne pas être disciplinée et solidaire.

"À l’analyse, il semble bien que ce soit cette kyrielle de mesures estivales, imposées au forceps par Marc Van Ranst, Emmanuel André et consorts qui ont ruiné l’adhésion des Belges à la politique de lutte contre la pandémie."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

À l’analyse, il semble donc bien que ce soit cette kyrielle de mesures estivales, imposées au forceps par Marc Van Ranst, Emmanuel André et consorts qui ont ruiné l’adhésion des Belges à la politique de lutte contre la pandémie. À l’époque, on avait bien suivi leurs conseils, au nom d’une deuxième vague qui n’existait alors pas. De la part de ceux qui ont piloté la politique anti-Covid depuis sept mois, faire passer les quelques semaines où un discours alternatif a pu s’exprimer comme la cause principale de la catastrophe que nous connaissons constitue en réalité un magistral tour de passe-passe communicationnel.

Mais l’essentiel ici n’est pas de distribuer les bons ou les mauvais points. Il s’agit surtout de souligner que ce n’est pas parce que l’on fera taire quelques experts que tout rentrera dans l’ordre comme en mars. En effet, l’absence de débat public ouvert et une parole monolithique n’ont jamais enrayé la défiance et les tendances complotistes.

Un double échec et un cercle vicieux...

À l’heure des réseaux sociaux, les récits alternatifs se nourrissent au contraire de leur absence dans les médias traditionnels. Surtout, n’importe quel manager sait que la gestion par la peur est tout sauf efficace à long terme. Or c’est apparemment le seul levier dont disposent aujourd’hui les autorités belges pour encourager la population à suivre les mesures actuelles et futures.

"Si l’on admet que l’adhésion de la population est essentielle, on ne peut faire autrement que d’associer à la prise de décision des experts en sciences sociales, en premier lieu des psychologues et des sociologues."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

La triste réalité est que nous sommes aujourd’hui dans un double échec – sanitaire et de confiance – qui nous amène à avoir le pire des deux mondes : des mesures lourdes de conséquences en termes économiques, sociales et psychologiques, mais peu efficaces du fait du manque d’adhésion. On se retrouve alors dans un cercle vicieux où s’imposent graduellement des mesures toujours plus dures, et d’autant moins efficaces qu’elles rencontrent des résistances. Dans un tel contexte, on peut s’interroger sur l’efficacité d’un nouveau reconfinement. Quels risques de tous ordres peuvent être associés à une telle décision si une part substantielle de la population ne la respecte pas?

Même si l’urgence paraît aujourd’hui être ailleurs, il essentiel de repenser le modèle de prise de décision concernant les mesures restrictives anti-Covid. Pour cela, on aura besoin d’avis divers, voire divergents. Non pas pour ergoter sur la gravité de l’épidémie – le débat est ici clos – mais pour imaginer et organiser une rupture avec l’imposition verticale des mesures et la gestion par la peur. Si l’on admet que l’adhésion de la population est essentielle, on ne peut faire autrement que d’associer à la prise de décision des experts en sciences sociales, en premier lieu des psychologues et des sociologues.

Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

(1) De bevolking is niet meer gemotiveerd. Hoe kunnen we een motiverend kader scheppen?. Lien : https://www.vvkp.be/rapport-4-de-bevolking-niet-meer-gemotiveerd-hoe-kunnen-we-een-motiverend-kader-scheppen 

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