Georg Cremer: "Depuis 2005, la pauvreté est stable en Allemagne"

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Secrétaire général de 2000 à 2017 de la fondation catholique Caritas, Georg Cremer a publié en 2016 "Pauvreté en Allemagne. Qui est pauvre? Qu’est-ce qui a cloché? Comment pouvons-nous agir?". Selon lui, "notre perception se base toujours sur les forts taux de croissance enregistrés lors des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Mais ces progressions ne peuvent pas durer indéfiniment".

L’économie allemande se porte bien mais de nombreux critiques pointent du doigt la hausse de la pauvreté dans ce pays. Ce phénomène vous inquiète-t-il?

Il faut avant toute chose bien comprendre de quoi l’on parle. L’Union européenne entend par pauvres "les personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’elles sont exclues des modes de vie minimaux acceptables dans l’État membre dans lequel elles vivent". En termes monétaires, tout individu dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian national risque d’être pauvre. En Allemagne, les célibataires qui gagnent moins de 942 euros par mois ou les familles avec deux enfants de moins de 14 ans qui ont moins de 1.978 euros mensuellement tombent dans cette catégorie, ce qui représente 15,7% de la population du pays. Mais existe-il pour autant plus de 12 millions de pauvres dans une nation aussi riche que la nôtre? Il faut tout d’abord bien comprendre que risque de pauvreté n’est pas synonyme de pauvreté. Beaucoup d’étudiants et de stagiaires gagnent moins de 60% du revenu médian mais ils ne sont pas pauvres pour autant. Il ne faut, pour autant, pas ignorer le problème de la pauvreté en Allemagne.

"Une croissance plus faible ne signifie pas pour autant qu’une proportion importante de la population va aller moins bien. C’est même faux..."

Le nombre de pauvres est-il en constante progression dans le pays?

Tout dépend de la période que vous prenez en compte. Les inégalités ont clairement augmenté entre 1998 et 2005 en raison principalement du fossé qui s’est creusé sur l’échelle des salaires. La réunification et l’ouverture des pays de l’Est ont mis sous pression le marché de l’emploi dans notre pays. Les syndicats et les comités d’entreprise ont, en conséquence, accepté de faire d’importantes concessions pour sauver des emplois. Cette décision a permis une baisse du chômage mais elle a provoqué une baisse des salaires pour les revenus les plus bas. Mais depuis 2005, on constate que la pauvreté est stable en Allemagne. Elle touche environ 12% de la population non issue de l’émigration et 28% des personnes qui viennent de l’étranger. Les revenus réels ont augmenté ces dernières années dans toutes les couches de la population active. Finalement, après de longues années, les bas revenus commencent enfin à remonter la pente. Contrairement aux idées reçues, le fossé ne se creuse plus. Nous devons voir si cette tendance se confirme. Beaucoup de gens pensent qu’ils appartiennent à la dernière génération dont la vie a été meilleure que celle de leurs parents. Ils sont persuadés que les générations futures souffriront plus qu’eux mais rien ne prouve cette théorie. Je ne dis pas non plus qu’il faut se mettre à genou et remercier le ciel ou se croiser les bras. Je souhaite seulement que le débat actuel soit moins extrême et non plus basé sur la peur. Trouvons plutôt des solutions aux problèmes qui nous font face…

Qui sont les personnes qui sont le plus touchées par la pauvreté en Allemagne?

Les populations à risque sont les chômeurs de longue durée, les parents célibataires et les salariés peu qualifiés qui sont l’unique source de revenus de leur famille. Ceux qui travaillent dans des secteurs qui ne sont pas protégés par des conventions collectives comme les services à la personne ou le nettoyage, par exemple, sont aussi mal payés. Les employés qui travaillent à temps partiel ou ceux qui traversent des périodes répétées de chômage risquent aussi de devenir pauvres quand ils vont être à la retraite car ils toucheront une très faible pension. Aujourd’hui, 3% des retraités touchent des aides sociales (ce chiffre atteindrait 5% si tous les bénéficiaires potentiels faisaient une demande auprès des services publics) et le cap des 7% devrait être atteint en 2030. Les migrants d’une quarantaine d’années qui sont récemment arrivés dans le pays et qui vont travailler et donc cotiser pendant seulement deux décennies et demie vont, eux aussi, toucher des pensions très faibles. Les travailleurs à temps partiel sont également menacés par la pauvreté. C’est le cas notamment des mères célibataires peu qualifiées qui doivent s’occuper de leur famille. Il faut savoir qu’aujourd’hui, un tiers des enfants de moins de trois ans va à la crèche. Ce chiffre peut paraître très bas pour un Belge mais il a beaucoup augmenté ces dernières années car de nombreuses crèches ont été ouvertes. Lorsque j’avais des enfants en bas âge, il n’existait pratiquement aucun établissement pour les accueillir. Beaucoup de mères sont toutefois encore contraintes de travailler à temps partiel et elles vont en conséquence toucher des retraites plus faibles que les hommes.

La pauvreté touche-t-elle l’Allemagne dans son ensemble?

Il existe des différences entre l’ouest et l’est du pays ainsi qu’entre le nord et le sud. Le fossé entre l’ancienne RFA et l’ex-RDA tend à se combler d’année en année. Les salaires continuent d’être plus faibles à l’est mais le coût de la vie est bien moins élevé dans ces Länder. Il existe néanmoins encore un gouffre entre les grandes villes en pleine croissance avec leurs loyers élevés et les campagnes. Le sud comme la Bavière et la Bade-Wurtemberg est également bien plus riche que les régions-État du nord et du nord-ouest qui souffrent du déclin de certaines industries comme la sidérurgie ou la construction navale.

Les mesures prises par les différents gouvernements qui se sont succédé depuis 2005 n’ont-elles pas eu d’effet pour réduire la pauvreté?

Certaines ont eu des effets positifs indéniables. L’augmentation du nombre de crèches a permis à de nombreuses mères de travailler à plein temps. Les services d’orientation professionnelle destinés aux chômeurs se sont également beaucoup améliorés depuis 2005. Les conseillers pour l’emploi travaillent notamment plus étroitement avec les services sociaux. Les chômeurs plus âgés trouvent plus facilement du travail que dans le passé. L’amélioration de l’économie allemande a eu un effet indéniable sur la lutte contre la pauvreté dans le pays. Les risques de tomber dans la pauvreté sont stables mais les privations matérielles se sont réduites. La peur du chômage a aussi beaucoup chuté.

Quelles mesures devraient être prises pour réduire la pauvreté en Allemagne?

Le système scolaire devrait tout d’abord être amélioré. La sélection des enfants dès l’âge de dix ans défavorise les écoliers qui sont issus de familles à bas revenus ou dont les parents n’ont pas fait d’études. Il existe aussi encore trop de différences d’une région à l’autre (les États-régions sont en charge de l’éducation en Allemagne, NDLR). La proportion d’enfants qui quittent l’école sans diplôme varie de 2% à 10% d’un Land à l’autre. Il faut absolument réduire ces écarts. Il est en outre nécessaire de mieux protéger les familles à faibles revenus. L’accord de coalition récemment signé par la CDU/CSU et le SPD prévoit des mesures dans ce sens. 2 milliards d’euros vont notamment être dégagés pour financer des classes à plein temps en école élémentaire afin d’encourager les femmes à travailler plus longtemps. 4 milliards d’euros vont aussi être investis dans la construction de maisons aux loyers modérés. La coalition souhaite venir en aide aux employés avec des enfants touchant un bas salaire ainsi qu’aux retraités pauvres qui ont travaillé.

Vous trouvez donc que l’accord de coalition va dans le bon sens…

Les coalitions qui se sont récemment succédé à Berlin ont dans l’ensemble cherché à renforcer la sécurité sociale. Elles ont mis en place pas mal de réformes sociales. Le pays a été plutôt bien gouverné ces quatre dernières années. Les trois partis au pouvoir devraient gouverner encore pendant quatre ans. La continuité n’est pas forcément une mauvaise chose. J’ai entendu des critiques selon lesquelles l’accord de coalition n’était pas suffisamment passionnant. Je trouve cela idiot. Un tel document est un programme de travail pour les quatre prochaines années, pas un article de presse.

Comment expliquez-vous alors la baisse continue des scores obtenus par la CDU/CSU et le SPD dans les urnes? Lors des élections législatives du mois de septembre, ces deux formations ont enregistré leurs plus mauvais résultats depuis 1949.

J’ai du mal à expliquer ce phénomène. L’opinion publique est contradictoire. Les trois-quarts de la population disent qu’ils vivent bien ou très bien mais les deux tiers d’entre eux estiment que tout est injuste en Allemagne. Beaucoup pensent que la cohésion sociale s’effrite mais ils sont satisfaits de leur environnement personnel. Le SPD s’est battu pendant plus de vingt ans pour mettre en place un salaire minimum en Allemagne. Ils sont parvenus à leur fin lors de la dernière législature et leurs scores dans les urnes continuent pourtant de chuter. L’économie se porte mieux, le chômage est au plus bas, aucun grand parti n’est touché par un scandale politique mais les critiques semblent être de plus en plus nombreuses.

Ce mécontentement doit bien reposer sur quelque chose…

Notre perception se base toujours sur les forts taux de croissance enregistrés lors des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Mais ces progressions ne peuvent pas durer indéfiniment. Une croissance de 4% pendant 100 ans entraînerait la multiplication par 50 de la production de biens. Une croissance plus faible ne signifie pas pour autant qu’une proportion importante de la population va aller moins bien. C’est même faux…

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