L’analyse risque-pays, plus que jamais indispensable

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Les derniers mois que nous venons de vivre ont été marqués par la résurgence de nombreux risques et le déclenchement de plusieurs crises : pandémie du coronavirus, dépression économique mondiale sans précédent depuis près de 75 ans, tentations protectionnistes au sein des pays industrialisés, accélération du changement climatique aux conséquences incalculables, tensions économiques et géopolitiques entre la Chine et les Etats-Unis, etc. Ce contexte, peu propice aux investissements de moyen-long terme à l’étranger, rend plus que jamais nécessaire de mener des analyses risque-pays. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

Le risque-pays * inclut les risques d’ordre financier, microéconomique, macroéconomique, politique, social, institutionnel, juridique, sanitaire, industriel, technologique, et climatique susceptibles d’affecter une entreprise exportatrice, une firme multinationale (FMN), ou un investisseur en portefeuille dans un pays étranger.

Les dommages peuvent se matérialiser de diverses façons : pertes financières ; atteinte à la réputation ; menace pour la sécurité des employés de la société, pour ses consommateurs ou ses clients ; risque de perte d’un débouché ou d’une source d’approvisionnement. Le risque-pays est donc bien plus large que le risque souverain qui, lui, renvoie à la probabilité de défaut de paiement d’un Etat.

En tant que concept, le risque-pays n’a émergé que dans les années 1960-1970, mais il constitue un défi majeur pour la communauté des investisseurs internationaux depuis bien longtemps.

Durant la Pax Britannica (1816-1913), ce sont les politiques protectionnistes qui entravent le monde des affaires. Le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, la France et l’Allemagne sont des îlots de libre-échange dans un monde largement protectionniste. Entre 1914 et 1945, tous les fléaux s’abattent sur les investisseurs et créanciers étrangers : guerres, nationalisations, taxes douanières, inflation (voire hyperinflation), dévaluations, nationalisme économique, défauts de paiement de la plupart des Etats latino-américains et d’Europe de l’Est, etc.

Durant la guerre froide, ce sont les risques politiques et les expropriations qui inquiètent surtout les FMN. L’exemple cubain (1959-1960) est évidemment le plus emblématique. Les principaux obstacles durant la globalisation (1991-2020) sont surtout d’ordre macroéconomique (crises financières à répétition dans les pays émergents et même dans les pays développés et du coup, risque brutal de contrôle des capitaux) et microéconomique (instabilité du droit du travail et des règles fiscales, contre-publicité, boycott et rupture de la chaîne de valeur).

«Les tensions économiques et géopolitiques entre les deux géants, la Chine et les États-Unis, ont enclenché une logique perdant-perdant qui nuit également aux autres partenaires économiques.»
Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

L’expertise risque-pays apparaît particulièrement difficile dans l’environnement incertain actuel. Tout d’abord, la rivalité sino-américaine implique deux grandes puissances capitalistes, contrairement a ce qui a prévalu lors de la guerre froide. Cette situation peut rappeler le début du XXème siècle. Cependant, le degré d’interdépendance des économies est bien supérieur à ce qu’il était il y a 120 ans.

Ceci nous amène à la question de la coopération internationale. Les tensions économiques et géopolitiques entre les deux grands géants ont enclenché une logique perdant-perdant qui nuit également aux autres partenaires économiques et empêche de prendre les mesures nécessaires pour réussir la transition écologique au niveau planétaire.

Rester attractif, un défi

Dans un monde de défiance croissante, la résilience d’un Etat et son attractivité aux yeux des investisseurs étrangers dépendront de trois facteurs.

Premièrement, dans la continuité du paradigme mondialisé qui a dominé les trois dernières décennies, un Etat se doit de demeurer compétitif et d’entretenir ses avantages comparatifs afin d’attirer et ou de retenir les capitaux étrangers, créateurs d’emplois et vecteurs de transferts technologiques.

Deuxièmement, la triste expérience du coronavirus doit conduire tout gouvernement à préserver sa souveraineté dans certains domaines vitaux ou stratégiques. La volonté récemment affirmée par la France de contrôler toute la chaîne de production du paracétamol en est une illustration.

Troisième point crucial : la capacité à tisser des alliances internationales (tant économiques et commerciales que diplomatiques et militaires) et, peut-être plus fondamentalement, à s’intégrer au sein de sa propre civilisation. A cet égard, l’accord européen du 21 juillet 2020 montre la voie.

Comme on le constate, la tâche des analystes risque-pays est devenue éminemment complexe. À tous les critères traditionnels issus de la doxa libérale doivent s’ajouter des facteurs nouveaux, censés mesurer l’autonomie ou l’indépendance d’un État. Très vraisemblablement, le retour d’une certaine Realpolitik va obliger les experts à «surpondérer» les critères politiques et institutionnels.

Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant
* Auteur de "Country risk, The Bane of Foreign Investors, Norbert Gaillard, Ed. Springer, Juillet 2020"

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