carte blanche

L'investissement public, l'ami public n°1

Nous vivons dans un environnement dogmatiquement hostile à l’endettement qui ne permet pas d’agir politiquement en conséquence des taux d’intérêt quasi nuls.

La crise du Covid a placé l’ensemble des états dans une situation similaire en termes de finances publiques : une diminution des recettes et une augmentation importante des dépenses.

Frédéric Daerden. ©Photo News

Contrairement à 2010 lors de la crise des dettes européennes, les gouvernements de l’Union ont fait le choix salvateur d’éviter l’austérité et de laisser filer les déficits. Les institutions européennes ont également perçu cette nécessité en activant une clause exceptionnelle pour assouplir les règles budgétaires. Quelques semaines plus tard, ce sont les chefs d’État du continent qui décidaient d’un plan de relance.

Les lignes ont commencé à bouger. Depuis quelques mois, des voix, parfois inattendues (Christine Lagarde, le président de la Banque centrale des Pays-Bas, etc.) s’élèvent pour demander un changement de cadre. L’Union européenne a elle-même décidé de s’endetter afin de financer son plan de relance.

Nous devons prendre la mesure du "monde nouveau" dans lequel les finances publiques doivent être pilotées.

Situation alarmante

L’urgence actuelle ne se limite pas au Covid et à ses conséquences. La crise climatique et l’augmentation des inégalités requièrent l’intervention des pouvoirs publics pour les générations futures. Ces investissements sont nécessaires pour assurer la transition vers une économie bas carbone, le développement de l’accessibilité du numérique ou d’infrastructures vertueuses.

Or, l’investissement public est à un niveau historiquement bas depuis de nombreuses années. Il ne permet que de maintenir de manière très limitée les actifs publics. Le report d’investissements représente pourtant un coût différé qui sera bien plus important pour les générations futures que les charges d’intérêts d’aujourd’hui.

Cette situation alarmante découle des choix réalisés par les Gouvernements, qui ont préféré reporter ces investissements soit pour respecter les carcans budgétaires, soit par orientation politique. Elle résulte aussi de l’anomalie dans le traitement comptable des investissements pour établir le déficit public.

Un cadre européen renouvelé est nécessaire pour inciter les pouvoirs publics à renforcer leurs niveaux d’investissements.

Exonérer certaines dépenses d’investissements stratégiques du calcul contribuerait par exemple à cette nouvelle dynamique. La révision des règles rigides qui découlent des objectifs de niveau d’endettement maximal de 60% du PIB et de déficit maximum de 3% du PIB serait également une évolution cruciale.

En effet, cet objectif ne correspond à aucune logique économique : fixer un niveau maximum de dette publique sans prise en compte du coût et de l’utilisation de la dette ou du niveau d’épargne n’a pas de sens. Il s’agit notamment d’une incohérence fondamentale avec la logique de comptabilité patrimoniale qui vise à établir une image plus fidèle de l’état d’une entité.

" Un État pourrait en fait refinancer sa dette éternellement, pour autant que les taux d’intérêt soient inférieurs au taux de croissance attendu de l’économie."
Frédéric Daerden
Vice-Président et Ministre du Budgets à la Fédération Wallonie-Bruxelles

Par ailleurs, deux pays avec des niveaux de dette identiques peuvent se trouver dans des situations très différentes, notamment quant au niveau d’infrastructures publiques. Mais aussi, à niveau de dette équivalent, un pays très inégalitaire sera plus instable financièrement qu’un pays avec une bonne cohésion sociale, un pouvoir d’achat assurant une vie digne à ses citoyens.

Certains rétorqueront en comparant la dette d’un État à celle d’un ménage en prétextant qu’on "ne peut éternellement s’endetter". Comparaison n’est pas raison. Un État pourrait en fait refinancer sa dette éternellement, pour autant que les taux d’intérêt soient inférieurs au taux de croissance attendu de l’économie.

Environnement hostile à l'endettement

Aujourd’hui nous vivons dans un environnement dogmatiquement hostile à l’endettement qui ne permet pas d’agir politiquement en conséquence des taux d’intérêt quasi nuls.

Le pilotage des finances publiques devra passer par un changement de l’analyse de la santé financière d’une entité et la prise en compte de la situation économique globale.

La plus grande souplesse dans l’endettement ne peut néanmoins exonérer les entités d’une gestion optimale des deniers publics. L’efficience des dépenses publiques se doit d’être au cœur des ambitions de ce nouveau paradigme.

La révision annoncée des règles budgétaires européennes représente une occasion à ne pas manquer tout comme les mécanismes de rachat et de mutualisation de la dette. C’est une question démocratique essentielle que de redonner une capacité significative aux états et aux citoyens d’agir.

Frédéric Daerden
Vice-Président et Ministre du Budget à la Fédération Wallonie-Bruxelles

Lire également

Messages sponsorisés