Pascal Picq: "Nos smartphones annoncent une révolution anthropologique"

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Grâce aux nouvelles technologies, aux progrès de la médecine et de la génétique, on peut repousser l’espérance de vie à un point jamais vu dans l’histoire de l’humanité.

Certains en Californie, comme le milliardaire Elon Musk, investissent des fortunes dans cette quête de la vie éternelle. Pascal Picq, paléoanthropologue et professeur au Collège de France, s’inquiète de ces évolutions et, surtout, de la vitesse avec laquelle elles impactent notre quotidien. Dans son essai "Le nouvel âge de l’humanité", ce darwiniste convaincu se penche sur le transhumanisme, ce courant intellectuel qui s’appuie sur les découvertes scientifiques et les technologies pour repousser les limites physiques et intellectuelles de l’homme.

Que recherchent exactement les transhumanistes?

 On retrouve toujours les mêmes thèmes: éradiquer les maladies, vaincre la mort, stopper le vieillissement, maîtriser l’environnement, créer des lieux de vie protégés et partir à la conquête de l’espace. En un mot, aller au-delà de ce que nous a légué l’évolution depuis les premiers hommes. Les transhumanistes actuels pensent que la mort devient une question de technique, en attendant "la mort de la mort".

Peut-on faire confiance aux technologies pour solutionner les problèmes de l’humanité, y compris environnementaux?

Certaines choses iront mieux, d’autres moins bien. Bientôt, nous circulerons en voiture électrique, mais d’où va venir l’électricité? Dans un autre registre, on ne peut nier l’essor des maladies dites civilisationnelles comme l’obésité, les maladies cardiovasculaires, la fragilité physiologique ou la baisse de la libido. Vu l’augmentation rapide de la demande, je ne suis pas certain que la technologie et l’innovation vont pouvoir tout résoudre. La soutenabilité de la vie sur Terre dépendra d’abord de notre capacité de bâtir un nouveau projet de société.

On se rend compte que le plein-emploi ne reviendra jamais.
Pascal Picq

Les robots vont-ils prendre la place des hommes sur le marché du travail?

C’est inévitable. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce sont les emplois les plus qualifiés qui sont les plus menacés. Il est plus facile pour des machines de faire des tâches complexes, qui impliquent un raisonnement de haut niveau, que des tâches simples, qui font appel aux aptitudes sensorimotrices humaines. Par rapport à ces enjeux, les politiques nous proposent des solutions qui sont déjà caduques. Ainsi, on se rend compte que le plein-emploi ne reviendra jamais. Mais est-ce que notre modèle de société fondé sur la sociabilisation par le travail est toujours le bon? Il n’a pas toujours été le modèle dominant dans l’histoire humaine. Du temps des Grecs et des Romains, le travail était fait par les esclaves tandis que les hommes libres cultivaient l’otium, le loisir. Quelles seront les formes de socialibilisation de demain, quand les machines feront quasiment tout le travail?

En quoi la paléoanthropologie peut-elle nous éclairer sur ce que pourrait devenir le futur de l’humanité?

La paléontologie montre comment les outils et les technologies ont influencé l’évolution de l’espèce humaine. Lorsqu’il y a 2 millions d’années, l’homo erectus s’est doté d’outils, son cerveau s’est développé, sa mâchoire s’est transformée, etc. L’année 2007 est à cet égard un moment charnière, pour deux raisons. D’une part et pour la première fois, une majorité de la population vit en milieu urbain. D’autre part, 2007 est aussi l’année de l’arrivée du smartphone. L’avènement du smartphone annonce une révolution anthropologique. Il y a à peine 50.000 ans, plusieurs espèces humaines (homo erectus, homo sapiens, etc.) cohabitaient sur Terre. Plusieurs intelligences humaines avec des langues, des spiritualités, des cultures, des techniques et des rapports à la nature différents. La grande différence par rapport à l’ère de l’homo erectus, c’est que les changements actuels, comme l’überisation et l’intelligence artificielle, s’opèrent avec une rapidité jamais vue auparavant. C’est ce qui rend notre époque si anxiogène.

La télévision, les médias, la consommation et les réseaux font éclater nos relations sociales tout en les enserrant dans une sorte d’addiction généralisée.
Pascal Picq

La fin de l’humanité est-elle une hypothèse qu’il faut envisager?

Nous sommes 7 milliards d’êtres humains, c’est un succès évolutif considérable. Ceci étant, plus une espèce a du succès, plus elle modifie son environnement. C’est ce que nous observons aujourd’hui à travers le changement climatique et la dégradation des écosystèmes. Il va falloir s’adapter aux conséquences de notre succès.

Êtes-vous optimiste pour les jeunes d’aujourd’hui?

Quand les sociétés sont en crise, cela se traduit souvent par le sacrifice des jeunes générations. Dans le temps, on les envoyait à la guerre. Aujourd’hui, c’est plus subtil. Cinquante ans après Mai 68, je m’étonne un peu de l’apathie des jeunes générations. Les réseaux sociaux ont inventé des formes de dépendances anticipées par Aldous Huxley et d’autres. La télévision, les médias, la consommation et les réseaux font éclater nos relations sociales tout en les enserrant dans une sorte d’addiction généralisée. C’est le processus de "servitude volontaire" décrit par La Boétie. Roi Soleil ou Cloud, rien n’a vraiment changé.

C’est-à-dire?

Dès que vous vous baladez sur les réseaux et même quand vous vous promenez à pied, à cheval ou en voiture, vous produisez des informations ou datas qui sont captées, enregistrées, analysées et revendues par les géants du numérique. Comme vous, je trouve formidable d’avoir le monde à portée d’un glissement de doigt. Mais je suis troublé quand, ayant omis de me déconnecter, mon smartphone me montre l’historique de tous mes déplacements. Tant que nous vivons en démocratie et dans un État de droit, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais je ne suis pas certain qu’il en sera toujours ainsi, à cause de nos dépendances volontaires et du risque qu’elles font peser sur la conduite de nos vies et de nos libertés.

Ce n’est pas par la repentance mais en évitant de commettre les erreurs des sociétés du passé et actuelles que nous pourrons construire un futur souhaitable et durable.
Pascal Picq

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes?

Il faut qu’ils prennent conscience des changements en cours. Je vois que, partout dans le monde, des jeunes créent des start-up alors qu’ils sont encore au collège ou au lycée tandis que d’autres se complaisent dans la tyrannie du FOMO.

Que signifie cet acronyme?

Le FOMO, c’est le "Fear of missing out", la peur de rater quelque chose. C’est la tyrannie des causes immédiates ou le conditionnement par stimuli. Quand on s’enferme dans cette servitude volontaire, on risque surtout de manquer sa vie.

Était-ce mieux avant?

Des organisations de plus en plus nombreuses plaident pour une sorte de repentance généralisée: nos ancêtres n’auraient jamais dû manger de la viande, on n’aurait jamais dû inventer l’agriculture, on n’aurait jamais dû créer des cités, on n’aurait jamais dû domestiquer les animaux, on n’aurait jamais dû inventer le moteur à explosion, la chimie, le nucléaire, l’ordinateur ou l’intelligence artificielle. L’époque est en train de tourner à la mortification généralisée. Pourtant, nous ne sommes pas responsables des choix de nos ancêtres ni de leurs conséquences positives ou négatives. L’évolution enchaîne les compromis et on ne refait pas le passé. Ce n’est pas par la repentance mais en évitant de commettre les erreurs des sociétés du passé et actuelles que nous pourrons construire un futur souhaitable et durable.

L’Europe s’implique dans la régulation avec la directive RGPD. Mais cela suffira-t-il pour faire évoluer un humanisme européen?
Pascal Picq

Vous désignez à plusieurs reprises dans votre livre l’homme blanc comme un frein au changement.

J’observe en tout cas un contraste entre l’homme blanc, qui a dominé le monde depuis la Renaissance, et les Asiatiques, qui semblent très sereins par rapport aux nouvelles technologies. Prenez Nao, le premier robot empathique, qui a été fabriqué par des Français. Comme l’invention n’a suscité aucun intérêt chez nous, le brevet a été racheté par la firme japonaise Softbank Robotics. En Chine, au Japon ou en Corée, le fait que l’État observe les faits et gestes de ses citoyens ne les trouble pas. De même, le fait d’avoir des relations de type humain avec des machines ne leur pose aucun problème, alors que nous, Européens, bloquons pour des raisons philosophiques et cartésianistes. L’audition de Marc Zückerberg au Parlement européen a fait paniquer certains chez nous. Mais pas les Chinois qui ont déjà intégré la plupart de ces changements.

L’Europe s’est construite sur des valeurs. Que vont-elles devenir dans un monde dominé par les technologies?

Le Vieux Continent cultive un héritage complexe fait de christianisme, d’humanisme, de socialisme et de libéralisme. L’humanisme social domine en Europe continentale. Mais si nous voulons maintenir ces valeurs, il faut aussi les moyens politiques et économiques de les défendre et de les développer. Le fait que nous n’ayons pas de géants du numérique comme les Gafa en Californie ou les BATX de Chine nuit à ce grand projet. Heureusement, l’Europe s’implique dans la régulation, avec la directive RGPD. Mais cela suffira-t-il pour faire évoluer un humanisme européen?

"Le nouvel âge de l’humanité", Pascal Picq, Allary éditions, 340 p., 22,90 euros.

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