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interview

Richard Malka: "Une conviction qu’on ne critique pas, ça devient un dogme"

"Le rire est une arme de défense, une arme pacifique. Le rire, c’est l’ennemi des fanatiques. En Afghanistan, aujourd’hui, on ne rit pas", explique Richard Malka. ©Kristof Vadino

Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo lors du procès des attentats de janvier 2015, publie sa plaidoirie*. Au-delà du document historique, il signe un éloge de la liberté d’expression, de l’esprit critique, tout en réclamant "le droit d’emmerder Dieu"…

Pourquoi avoir choisi le mot "emmerder"? Ce mot est rarement prononcé dans une salle d’audience…

Parce qu’il fallait pousser un cri. Ce cri était nécessaire pour réveiller les consciences, alerter sur le danger grandissant, les ténèbres qui s’approchent. Quand l’obscurité gagne, on ne peut pas parler posément. Évidemment, j’ai réfléchi à deux fois à prononcer ce mot dans une salle d’audience. Jusqu’au dernier moment, je n’étais pas sûr de le prononcer. Mais, au final, j’ai pris du plaisir à le dire en face des terroristes. C’est le mot de Cambronne à Waterloo. Ce n’était pas de la provocation, c’était un "merde" de résistance.

Parfois, un avocat doit crier?

Dans cette affaire, j’avais une position très singulière étant donné ma proximité avec Charlie Hebdo depuis des années. Dans mon parcours, je ne me suis jamais enfermé. Je ne sais pas si c’est le rôle d’un avocat, mais je me suis accordé cette liberté de crier.

Vous vous définissez comme un avocat engagé?

Je suis avocat. Et j’ai des prises de position sociétales. Est-ce que ça relève de mon métier? Je ne sais pas. Ça en dépasse probablement le cadre…  

Pour construire votre plaidoirie, vous n’avez regardé aucune image. Pourquoi?

Je ne voulais pas regarder les images. Ça m’impactait trop. Je craignais d’être guidé par la haine. Il faut parfois une bonne distance pour mener ses combats. J’ai plaidé les principes, la cause, plus que les faits du dossier. Lors des audiences, c’est moins l’avocat qui a parlé que moi. Toute mon histoire me portait.

C’est la libre critique de Dieu qui empêche le fanatisme.
Richard Malka
Avocat de Charlie Hebdo

Vous dites qu’un homme n’est pas sa croyance. Mais peut-on facilement séparer l’homme de sa croyance?

Vous n’êtes pas une croyance, vous êtes plus que ça. C’est la libre critique de Dieu qui empêche le fanatisme. Il faut retirer la religion des mains des fanatiques. Le libre arbitre va à l’encontre de Dieu. Et l'on oublie trop souvent que les religions permettent cela. Qu’est-ce qu’une religion? C’est un chemin d’auto-détermination de soi, de sa liberté,  de son éthique. En 1791, on a aboli le blasphème. On a le droit de dire ce que l’on veut de toutes les religions. Et c’est ça qui a permis d’ailleurs de mettre un terme aux guerres de religion. Il n'y a pas à respecter la foi des personnes. Il faut respecter les personnes, pas leur foi. Les croyances se discutent. Si vous vous sentez blessé, c’est que vous choisissez d’être blessé. 

Existe-t-il de l’indéfendable pour vous? Auriez-vous pu défendre Salah Abdeslam, par exemple?

Non, je n’aurais pas pu le défendre, mais je suis ravi qu’il ait un avocat. En réalité, je suis pétri de moral. Quand on met de côté la religion, on est obligé d’avoir son éthique.

La religion n’est que ce que les hommes en font.
Richard Malka
Avocat de Charlie Hebdo

Vous avez donc une croyance?

Les hommes ont gagné leur droit à l’auto-détermination, même si Dieu existe. Croire en Dieu, c’est parfois tellement plus simple. J’essaye de me remplir d’une autre spiritualité. On ne peut pas vivre sans transcendance, mais on la choisit. Une conviction qu’on ne critique pas, ça devient un dogme. La liberté d’expression garde le monstre en cage, qu’il soit religieux ou idéologique.

Comment expliquez-vous cette fascination étrange qu’on peut avoir pour les monstres, les tueurs, les assassins, etc.?

Bizarrement, j’éprouve une attirance pour les monstres. Je ne comprends pas cette attirance. Je la constate, mais je ne l’explique pas au niveau de la société. En ce qui me concerne, les monstres m’intéressent. C’est un intérêt chrétien, probablement. Je veux croire qu’il subsiste en eux une part d’humanité. Je veux croire qu’il reste un morceau d’âme chez eux. Si on ne croit pas en celà, on ne croit plus  dans l’humain. Dans ma carrière, il m’est arrivé de croiser pas mal de sales types. La beauté de mon métier, c’est de débattre avec le Diable. On essaye de comprendre l’autre. Si on ne le comprend pas, on ne peut pas le défendre…

Le retour du religieux est une menace constante. Il suffit de voir ce qui se passe aux États-Unis.
Richard Malka
Avocat de Charlie Hebdo

Les derniers mots de votre plaidoirie sont "Charlie vivra". L’esprit Charlie a toujours existé, selon vous?

Charlie a toujours vécu. C’est notre part de lumière. Charlie est éternel. C’est l’un des titres de presse les plus connus au monde. Mais on a voulu tuer Charlie. Ce qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis. Le retour du religieux est une menace constante. Il suffit de voir ce qui se passe aux États-Unis avec la remise en question du droit à l’avortement. Quand je dis "je suis Charlie", je sais que la liberté a un prix. Elle n’est pas gratuite. 

Quel est ce prix?

Il faut exercer cette liberté, sans peur. C’est-à-dire : écrire, dénoncer. Ne pas accepter l’intolérable et refuser le respect des religions.

Le rire, c’est l’ennemi des fanatiques.
Richard Malka
Avocat de Charlie Hebdo

Ce que vous montrez bien c’est que le problème dans cette histoire n’était même pas les caricatures en soi…

Au fond, le problème, c'était l’autre. Qu’il soit dessinateur, journaliste ou juif. Le problème, c’était le grand "Autre": celui qui est différent, celui qui s’octroie la liberté, celui qu’on ne convertit pas, celui qui rit. Et ça, c'est insupportable pour ceux qui ont choisi de vivre sans cette liberté. La religion n’est que ce que les hommes en font. Mais, en soi, une religion est un chemin de liberté vers Dieu. Charlie Hebdo ne s’en est d’ailleurs jamais pris aux religions, mais aux fanatiques. Le rire est une arme de défense, une arme pacifique. Le rire, c’est l’ennemi des fanatiques. En Afghanistan, aujourd’hui, on ne rit pas.

Le rire est un fondement de nos démocraties qu’on oublie de citer, selon vous?

Bien sûr. Si Charlie Hebo avait existé au temps de l’Ancien Testament, il n’y aurait pas eu le veau d’or et l’idolâtrie. Dans la rue arabe, on critique Dieu, on en rit. C’est en France et en Europe que l’on observe autant de crispations.

Quel est votre rapport aux textes religieux?

Dans les religions, il y a tout le génie de l’humanité. Ce sont des textes d’une richesse incroyable. On y trouve à la fois la sagesse et les passions humaines. Mais ce sont les hommes qui font les religions. Et donc, dans le Coran, par exemple, il y a tout et son contraire. C’est pareil dans la Tora. 

Le sujet principal, c'est l’islamisme, c’est-à-dire l’islam politique qui pense que les lois religieuses sont supérieures aux lois séculières.

Vous avez une préférence pour le Nouveau Testament tout de même…

Le seul grand texte religieux qui est cohérent, me semble-t-il, c’est le Nouveau Testament. Le principe du christianisme, c’est l’amour. Pour autant, c’est la religion qui a fait le plus de morts jusqu'aujourd'hui…

Aujourd’hui, il y a un vrai problème avec l’islam dans nos sociétés, selon vous?

Le sujet principal, c'est l’islamisme, c’est-à-dire l’islam politique qui pense que les lois religieuses sont supérieures aux lois séculières. Les juifs et les chrétiens ont accepté les principes démocratiques. Mais ils ont mis du temps. Et d’ailleurs, on voit que le mariage pour tous et, dernièrement, la question du secret de la confession font toujours débat. Mais l’islamisme est le vrai problème. Depuis les années 2000, on observe, en effet, un mouvement d’islam rigoriste porté par les Frères musulmans qui grignote nos droits, avance masqué derrière l’idéologie du respect des croyances. Voilà le danger.

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que, par principe, l’islam ne peut pas s’adapter à nos démocraties?

Je ne le pense absolument pas. Certains musulmans sont les plus grands défenseurs de la laïcité que je connaisse.

*Le droit d'emmerder Dieu, Richard Malka, Grasset, 96 p., 10 €.

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