interview

Serge Tisseron: "Le risque, c'est de prendre les robots pour des modèles"

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Auteur de nombreux ouvrages sur les relations avec les images et les écrans, notamment chez les enfants, Serge Tisseron a poursuivi ses travaux sur les rapports de plus en plus complexes entre l’humain et la machine. Après "Le jour où mon robot m’aimera, vers l’empathie artificielle" (Albin Michel, 2015), le psychiatre français vient de publier un "Petit traité de cyberpsychologie, pour ne pas prendre les robots pour des messies et l’IA pour une lanterne". Entretien.

Vous avez consacré deux ouvrages en trois ans à la question du rapport de l’humain aux robots et à l’intelligence artificielle. Y a-t-il eu un événement ou un progrès technologique qui vous a amené à vous intéresser de plus près à cette question?

Le déclic a été un voyage au Japon, il y a une dizaine d’années. Cela a attiré mon attention sur le fait que le développement de l’intelligence artificielle appliquée à la robotique était beaucoup plus rapide que ce que j’anticipais. J’ai compris que les robots allaient poser à l’humain des problèmes complètement inédits et auxquels il n’est pas préparé. Notamment la capacité d’interagir avec une machine comme avec un humain, mais en préservant l’idée que c’est bien d’une machine dont il s’agit, et pas d’un humain. Jusqu’à maintenant, la psychologie et la psychiatrie se sont préoccupé des interrelations entre humains, maintenant elles doivent aussi se préoccuper des interrelations entre humains et machines. C’est ce que j’appelle la cyberpsychologie.

Jusqu’à quel point la relation à l’intelligence artificielle et aux robots peut modifier notre rapport à nos semblables?

L’un des risques que je pointe, c’est de les prendre pour des modèles. Ces machines seront programmées pour être toujours extrêmement gentilles avec nous, comme on peut déjà le voir avec les chatbots. Elles nous connaîtront parfaitement et nous apporteront les réponses attendues en quelques secondes, toujours de façon parfaitement aimable et polie, quoi qu’on leur demande. Il y a un risque à penser que nos relations avec ces interlocuteurs numériques soient un modèle possible pour les relations humaines. Nous attendrions alors de nos interlocuteurs qu’ils soient attentifs à notre personne, bienveillants, efficaces, fiables, mais pas qu’ils soient imprévisibles, impertinents… Déjà, nous savons bien qu’il y a des codes sociaux et que nous ne pouvons pas dire à tout moment ce que nous pensons, cette pression pourrait devenir encore plus forte lorsque nous vivrons avec des robots.

En plus, la machine respectera les codes sociaux parce qu’elle sera conçue pour cela. L’humain, lui, devra dissimuler ce qu’il éprouve, et il se fatiguera, voire développera des troubles mentaux liés à cette difficulté de dissimuler en toutes circonstances, des troubles que l’on observe déjà.

"L’être humain a toujours rêvé d’avoir affaire à un interlocuteur qui devine ses désirs et y répond sans qu’il n’ait rien à demander."

Qu’en sera-t-il lorsque l’intelligence artificielle pourra vraiment lire dans nos pensées, avant même que nous les exprimions en paroles?

L’être humain a toujours rêvé d’avoir affaire à un interlocuteur qui devine ses désirs et y répond sans qu’il n’ait rien à demander. Nous avons d’ailleurs tous connu cette relation lorsque nous étions bébés et ne savions pas encore parler. L’être humain est également capable des pensées des plus généreuses comme des plus négatives. Ces pensées contradictoires pourraient causer des problèmes avec les machines. Nous pourrions désirer qu’elles en devinent certaines, mais pas d’autres.

Aimer un programme d’intelligence artificielle, ou un androïde, est-il psychologiquement possible, comme dans le film "Her" (Spike Jonze, 2013), où le héros tombe amoureux de la voix de Scarlett Johansson?

"Her" est un film remarquable, d’autant plus qu’il envisage un futur proche. La fin n’est pas crédible, mais l’ensemble du scénario, notamment la façon dont le personnage masculin devient complètement accro à l’intelligence artificielle, est très probable. Ces machines se rendront complètement indispensables à nous, y compris pour de simples conseils d’achat.

"Her"

Risque-t-on d’arriver à une réalité où l’être humain préférera être étreint par un robot que par un autre être humain?

Beaucoup de gens se désespèrent de n’être étreints par personne et préféreront l’être par un robot plutôt que de ne jamais l’être. Mais on est encore au début de ces recherches, et il n’existe pas de robot qui offre des interactions aussi multisensorielles, variées, adaptatives qu’un humain. Mais ça viendra. Les écrans disparaîtront et seront remplacés par des robots avec lesquels nous aurons des formes d’interactions beaucoup plus riches. Que deviendront les enfants qui grandiront au quotidien avec des robots? On peut imaginer qu’ils auront ensuite un rapport privilégié avec eux. Ce qu’on sait déjà, c’est que les enfants qui ont grandi avec les écrans gardent une appétence très grande, parfois excessive. Est-ce que cela sera pareil pour ceux qui grandiront avec des robots? C’est probable.

"Petit traité de cyberpsychologie" – Serge Tisseron, Le Pommier, 19 euros. ©doc

Les robots pourraient-ils être utiles pour éduquer ou rééduquer les humains à des relations affectives saines? Peut-on imaginer qu’ils aient auprès des enfants le même rôle que leurs nounours?

Les robots sont déjà utilisés avec des enfants autistes pour leur apprendre à interagir en leur offrant des interlocuteurs dont les interactions sont moins complexes et moins imprévisibles que celles des humains. Des chercheurs travaillent aussi sur des robots avec une consistance douce, agréable au toucher, qui permette des interactions multisensorielles. Les formes d’attachement qui en résulteront pour ceux qui auront été en contact avec eux pourraient devenir problématiques, comme peuvent l’être les écrans. Mais il existera toujours une différence entre les nounours et les robots. Les nounours ne restituent à l’enfant que ce qu’il projette en eux, alors que les robots restitueront ce que leurs programmeurs y auront mis. Cela pourrait appauvrir ultérieurement les capacités de l’enfant à s’adapter à des interlocuteurs aussi variés que sont les humains.

Peut-on envisager une maturation de l’être humain, après cette phase de fascination pour l’intelligence artificielle, qui le verrait revenir à des rapports uniquement humains?

Je ne le pense pas. Avec l’accélération de la miniaturisation et la découverte de matériaux compatibles avec la biologie humaine, nous allons intégrer de plus en plus d’objets technologiques à l’intérieur de nos corps. Je dis cela sans partager les rêves des transhumanistes. Dans cinquante ans, nous serons dans un monde où une partie des humains n’aura pas évolué en raison d’un statut social trop bas, où une autre partie sera "augmentée" ou "modifiée", et où il y aura aussi des robots conçus avec des matériaux biologiques de plus en plus performants. Notre affection se répartira entre toutes ces catégories, avec probablement des phénomènes de ségrégation importants de l’une à l’autre.

Toutes ces évolutions futures vous amènent-elles d’ores et déjà, vous et vos confrères psychiatres, à redéfinir votre rapport à votre métier et à vos patients?

Oui, et c’est pour ça que j’ai écrit mon "Petit traité de cyberpsychologie." On aura peut-être des gens qui feront valoir qu’ils préfèrent aimer un robot plutôt qu’un humain. Pourquoi leur choix ne serait-il pas valable? Le psychiatre est un médecin qui cherche à réduire la souffrance de ceux qui décident d’aller le voir, pas le gardien d’une norme. Il n’y a pas de mode d’emploi de la vie.

La psychiatrie doit-elle s’adapter aux évolutions de la culture, de la société, de la civilisation?

C’est évident, et elle a déjà beaucoup changé. Quand je faisais mes études, on nous disait qu’il n’y avait qu’un seul modèle désirable: la "personnalité unifiée sous le primat du génital hétérosexuel". À l’époque, l’homosexualité était considérée comme une maladie. Heureusement, ça ne l’est plus. De plus en plus de personnes se disent bisexuelles. Tous les modèles de personnalités que mes maîtres m’ont présenté pendant mes études, dans les années 70-80, n’existent plus. Il faut désormais intégrer toutes les situations possibles, y compris les machines, quel que soit leur degré de perfectionnement. Le principe de la psychiatrie, c’est qu’un humain s’efforce d’aider un autre humain. Elle ne consiste pas à mettre les gens dans des cases en disant: "Vous êtes conforme au modèle souhaitable" ou "Vous n’y êtes pas conforme". Il s’agit d’essayer de comprendre la spécificité de chacun pour pouvoir l’aider s’il le souhaite.

Les psychiatres ne risquent-ils pas de tomber dans un piège, en finissant par expliquer qu’il est normal de faire l’amour avec un robot, ou au contraire, de revenir à une idéologie réactionnaire en considérant cela comme un acte contre-nature?

La grande évolution de la psychiatrie, c’est qu’elle ne considère plus rien comme normal ou anormal. La psychiatrie n’est pas homogène, mais dans ce qu’elle a de meilleur, elle s’efforce de faire comprendre aux gens différents des autres que leur mode de fonctionnement est possible et qu’il faut essayer d’en réduire les inconvénients et valoriser les avantages. Sans pour autant rechercher une norme, puisque finalement, la norme, plus personne ne sait ce que c’est. Et c’est très bien ainsi.

"Petit traité de cyberpsychologie" – Serge Tisseron, Le Pommier, 19 euros.

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