interview

Steven Pinker: "Le populisme finira par disparaître"

©Scott Nobles

Dans son dernier livre, le célèbre psychologue Steven Pinker démontre, sur base d’une série impressionnante de données sur la pauvreté, le terrorisme, l’espérance de vie, la protection de l’environnement et le bonheur, que notre monde se porte mieux. Même le populisme, qui mise précisément sur notre pessimisme injustifié, ne durera pas, estime-t-il. "La démocratie libérale n’est pas morte."

"Le Brexit est l’exemple typique de l’esprit tribal contre lequel je me bats: le sentiment d’appartenance à un groupe concurrent des autres, dans un jeu à somme nulle. Un jeu avec lequel on ne peut que perdre ou gagner au détriment des autres, sans prendre conscience des avantages d’une collaboration mutuelle."

"Enlightenment now" – Steven Pinker. Ed. Viking, 576 p., 22 euros. ©Viking

Steve Pinker cite cet exemple en regardant par la fenêtre du dernier étage du siège social de Penguin Books à Londres qui, en cette journée de fin d’été, offre une vue magnifique sur la Tamise. Dans son dernier best-seller, "Enlightenment now: the case for reason, science, humanism and progress", il cite le Brexit comme un des exemples de la manière dont les citoyens sont induits en erreur par un pessimisme déplacé et s’opposent aux institutions et aux structures politiques qui intègrent les valeurs des Lumières.

Ce linguiste et psychologue est considéré comme l’un des plus brillants écrivains et penseurs contemporains. Il enseigne à l’université de Harvard, a été élu membre de l’Académie des sciences américaine, et figure dans la liste du Time des 100 personnalités les plus influentes au monde. Tout le monde s’arrache son dernier ouvrage, à commencer par ses fans Warren Buffett et Bill Gates, ce dernier n’hésitant pas à parler de lui comme étant "son favori absolu".

Les valeurs des Lumières sont attaquées parce que nous pensons qu’elles n’ont pas rendu le monde meilleur, écrit Pinker. À tort, démontre-t-il en s’appuyant sur une série impressionnante d’exemples bien documentés. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’espérance de vie au niveau mondial est passée de 30 à 71 ans. Le nombre de personnes qui perdent la vie suite à des conflits armés ne représente que 25% du nombre de victimes tombées pendant les années 80, et moins de 15% par rapport aux années 50. Le taux d’alphabétisation est passé de 12 à 83%. Nous travaillons en moyenne 22 heures en moins par semaine. Et partout dans le monde, les gens sont plus heureux.

Votre ouvrage a été publié en février dernier, peu après l’élection de Donald Trump. Avec ce que vous savez aujourd’hui des prestations de votre Président, écririez-vous certains passages différemment?

Certaines tendances se sont même renforcées: ainsi, le nombre de personnes qui perdent la vie dans les guerres a continué à diminuer en 2017. Idem pour les meurtres aux États-Unis. Et le nombre de réserves naturelles dans le monde a encore augmenté.

Mais Donald Trump n’a pas ébranlé votre optimisme?

Trump a été élu lorsque j’étais en train d’écrire la première mouture de mon livre. J’ai donc eu l’occasion de tester si l’émergence du populisme autoritaire pouvait ébranler ma thèse, et j’ai essayé de comprendre quelles étaient ses racines intellectuelles.

Vous relativisez son populisme sur base du fait que les États-Unis disposent de suffisamment de "matelas démocratiques" pour contrer le Président. Estimez-vous que cela a bien fonctionné?

Non. Même s’il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Peut-être que son candidat pour la Cour suprême ne sera pas élu ou peut-être y aura-t-il une procédure de destitution après les élections parlementaires de la mi-novembre? Mais jusqu’à présent, peu de choses l’ont arrêté. Je trouve particulièrement inquiétant que son parti continue à le soutenir malgré le fait que son style et sa politique soient souvent contraires aux intérêts des conservateurs. C’est pour moi une preuve supplémentaire de la force de la pensée tribale en politique. Pour autant que votre coalition puisse s’opposer à l’autre, elle fait bloc et le contenu importe finalement assez peu.

Vous dites que les populistes comme Trump représentent une menace pour les valeurs des Lumières. Comment expliquez-vous leur succès?

Parce que le libéralisme a remporté des batailles sur de nombreux plans: les droits des femmes gagnent du terrain, les homosexuels obtiennent les mêmes droits, l’influence de la religion diminue, les travailleurs de la connaissance deviennent plus importants que les travailleurs physiques. Résultat: de plus en plus de citoyens se sentent marginalisés.

Mais vous restez malgré tout optimiste. À l’image des scientifiques qui parlent de "peak oil" pour indiquer le moment où l’extraction mondiale de pétrole a atteint son pic, vous parlez de "peak populism". Vous affirmez que le populisme va reculer. N’est-ce pas audacieux?

À long terme, plusieurs tendances feront reculer le populisme. La première est l’urbanisation: de plus en plus de personnes vivront dans des villes. Par conséquent les campagnes, où l’on trouve le plus de soutien pour les partis populistes, se videront lentement. La deuxième tendance est l’enseignement: plus les jeunes seront scolarisés, et plus leurs études seront longues, moins ils seront tentés par les idées populistes. Et troisièmement, le changement de génération jouera aussi un rôle: les jeunes sont en général moins tentés de voter pour Trump ou de soutenir le Brexit. Lorsque la génération des baby-boomers laissera la place aux millenials, le soutien du populisme devrait également reculer.

Sauf si les millenials deviennent populistes en prenant de l’âge…

Les données dont nous disposons à ce sujet sont assez optimistes: les gens ne deviennent pas plus conservateurs ou populistes en vieillissant. Je ne prétends pas que le populisme ne continuera pas à augmenter dans l’immédiat, mais les tendances à long terme nous donnent une bonne raison de mettre en doute les clichés des deux dernières années, à savoir que notre démocratie est morte, que le libéralisme fait partie du passé, et que le populisme balayera toutes les valeurs des Lumières.

Réfugiés

La crise des réfugiés qui domine le théâtre politique européen est pour Pinker le parfait exemple de la manière dont les chiffres sont éclipsés par les perceptions, et dont les ratios sont occultés au bénéfice des sentiments. Même si le nombre de migrants qui font la traversée vers l’Europe a beaucoup baissé – et est même inférieur à la période d’avant la crise de 2015 –, ce problème est devenu le principal point à l’agenda politique européen, et menace même l’unité de l’Union.

Pinker attribue une lourde responsabilité aux médias. "C’est dans la nature même des médias de mettre l’accent sur tout ce qui va mal, et de s’en détourner dès que les choses s’améliorent. Et il ne faut pas s’en étonner: les journalistes n’écrivent que sur des événements, et les mauvaises nouvelles arrivent souvent soudainement, alors que les bonnes nouvelles s’inscrivent la plupart du temps dans une tendance où il est difficile de pointer l’un ou l’autre événement particulier."

Les chiffres sur les migrants sont à la baisse. Ils n’empêchent pas l’inquiétude au sein de la population, ni qu’elle soit relayée par les politiciens.

Mais tout le monde est-il au courant en Europe que les chiffres sont en baisse?

C’est difficile à dire. Mais les intellectuels et les politiciens sont au courant, bien entendu.

"En Europe, on estime que le nombre de musulmans est trois à quatre fois plus élevé que la réalité."

Y a-t-il des journaux qui mettent à la une les nouvelles baisses des statistiques sur les migrants? Probablement pas. Sur le plan psychologique, vous pouvez parfaitement l’expliquer, comme Bobby Duffy – qui a dirigé pendant des années le bureau d’enquêtes Ipsos – le décrit dans son récent livre "The perils of perception". Tout d’abord, les gens sont beaucoup plus pessimistes à propos de la société que de leur propre vie: ils pensent à tort que les autres sont moins heureux qu’eux, que les autres quartiers sont moins sûrs, que les autres écoles sont moins bonnes que celle de leurs enfants. Ensuite, les gens exagèrent à propos de tout ce qui paraît dans les médias. Ils surestiment le nombre de migrants, le taux de criminalité, le pourcentage des groupes minoritaires dans la société. Ainsi, les Américains pensent que 35 à 40% de la population sont afro-américains, alors que le chiffre réel est de 13%. En Europe, on estime que le nombre de musulmans est trois à quatre fois plus élevé que la réalité: environ 6%.

Comment l’expliquez-vous?

Il est inhérent à l’esprit humain d’évaluer les risques sur base d’exemples. Plus il est facile d’imaginer un scénario, plus il est probable que vous pensiez que cela se produira.

Les faits

Quelle que soit la pertinence des chiffres, des raisonnements et des graphiques présentés dans le livre, il reste difficile de partager l’optimisme de Pinker. 700 millions de personnes vivent encore dans le dénuement le plus extrême, 12 guerres font rage en ce moment, dont une a déjà provoqué 250.000 morts, un sixième de la population mondiale est illettré et 300 millions de personnes souffrent de dépression, dont 800.000 se suicident chaque année.

Pinker a l’intelligence de mentionner lui-même ces chiffres dans son livre, pour montrer qu’il n’est pas naïf et que l’amélioration des conditions de vie ne constitue pas une raison suffisante pour nier les inégalités dans le monde, et pour ne pas faire le maximum pour les améliorer encore davantage. Il croit fermement que les idées des Lumières, comme la raison, la science et l’humanisme permettront de poursuivre à long terme les évolutions positives.

"C’est le devoir de l’enseignement, des médias et des pouvoirs publics de faire reculer nos préjugés."

Parfois, il semble même un peu gêné par la naïveté de son propre optimisme, quand, par exemple, il souligne que la hausse des émissions de CO2 en 2015 et 2016 est restée stable. Non seulement parce que cette tendance n’était que temporaire, mais surtout parce que, comme le soulignent certains critiques, son approche relativise de ce fait le problème climatique. "Ceux qui l’affirment n’ont pas bien lu mon livre. Je suis très clair: une des erreurs dans la lutte contre le réchauffement climatique est de penser que la réduction de la croissance des émissions de CO2 fera baisser la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le statu quo n’est donc pas nécessairement une bonne nouvelle. Nous devons aller plus loin. La seule chose que je souhaite démontrer sur base des chiffres, c’est que les choses ne vont pas nécessairement basculer dans le mauvais sens."

Vous mettez en avant une solution controversée: l’augmentation de la part du nucléaire.

Les spécialistes attendent beaucoup d’une nouvelle génération de centrales nucléaires, qu’il sera même possible de construire sur des plateformes flottantes en mer ou sous terre, et qui pourront être refroidies par du gaz ou du sel fondu.

Tout cela semble cher et peut-être trop beau pour être vrai. Les centrales nucléaires qui sont construites aujourd’hui sont déjà impayables.

Parce qu’aujourd’hui, les ingénieurs ne peuvent bénéficier d’économies d’échelle comme c’était le cas auparavant, ou parce que les autorités ont renforcé les règles et maintiennent d’autres sources d’énergie artificiellement bon marché.

N’est-ce pas normal, au vu des risques et de l’héritage que nous laisserons aux générations futures sous forme de déchets nucléaires?

Les solutions de stockage actuelles sont en tout cas considérées comme sûres. En Finlande, on construit de nouvelles zones de stockage hyper sécurisées dans des couches de granit, 500 mètres sous terre. Et dans les installations nucléaires du futur, nous pourrons peut-être réutiliser les déchets nucléaires comme matière première.

Terrorisme

Vous relativisez aussi le terrorisme. Les Européens ont cent fois plus de risques de mourir dans un accident de voiture que dans un attentat terroriste, dites-vous, preuves à l’appui. Mais l’objectif des terroristes n’est-il pas précisément de semer l’angoisse et la zizanie dans la population? N’ont-ils pas réussi?

Ils ont atteint leur objectif dans le sens où nous accordons trop peu d’attention à la réalité des chiffres. En Occident, le risque d’être victime d’un acte terroriste est marginal. En changeant notre façon de faire du journalisme, et surtout de la politique, nous pourrons encore mieux combattre les terroristes: en montrant que leur force de frappe est minime. La pire conséquence du terrorisme, ce sont les réactions politiques excessives, comme en témoigne l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par les Américains après les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

La question cruciale qui se pose est de savoir si ces évolutions positives nous rendent plus heureux. Le célèbre historien israélien Yuval Noah Harari prétend que non.

La majeure partie de la population mondiale est clairement plus heureuse, à l’exception de quelques pays qui étaient déjà très riches, comme les Etats-Unis.

Plus nous sommes riches, plus nous devenons exigeants et donc moins heureux? C’est ce que vous pensez?

C’est exact. Lorsque nous résolvons un problème, nous en cherchons un autre sur lequel nous pourrons nous casser la tête. Bien entendu, c’est une bonne chose que nous ayons d’autres attentes, d’autres injustices à combattre, par exemple le sexisme et les agressions sexuelles sur le lieu de travail. Mais en même temps, nous ne sommes pas suffisamment conscients du bien-être dont nous bénéficions déjà.

Sommes-nous en Occident les enfants gâtés de la famille mondiale, qui se lamentent sans cesse et en veulent toujours plus?

Dans un certain sens, oui. Heureusement, il y a le hashtag #firstwordproblems sur Twitter, où les gens relativisent leurs problèmes de riches de manière humoristique.

Harari estime que le problème de nombreux scientifiques, c’est qu’ils pensent être capables d’influencer l’opinion publique avec des faits. C’est du non-sens, dit-il, car les gens pensent sous forme de récits.

L’objectif de mon livre n’est pas de transmettre un message politique. Je ne suis pas un consultant en politique et les démocrates ne m’ont pas demandé de transmettre un message. C’est un livre destiné aux gens qui sont prêts à écouter des arguments scientifiques. C’est le devoir de l’enseignement, des médias et des pouvoirs publics de faire reculer nos préjugés. C’est une des grandes avancées des Lumières. C’est précisément parce que nous nous appuyons trop souvent sur des préjugés, sur une pensée tribale, sur des raisonnements basés sur des anecdotes, que nous avons créé des institutions qui cherchent la vérité objective, avec la rationalité pour seul guide.

"Enlightenment now" – Steven Pinker. Ed. Viking, 576 p., 22 euros.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content