Trinh Xuan Than: "On ne peut pas séparer l'art et la science"

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L'astrophysicien vietnamo-américain retrace l’histoire multimillénaire du cosmos.

Professeur d’astrophysique et chercheur à l’université de Virginie, Trinh Xuan Thuan parvient à associer, de façon très pédagogique, histoire des sciences et philosophie, astronomie et spiritualité. Dans son dernier ouvrage (Vertige du cosmos, Flammarion, 461 p.), il retrace l’histoire multimillénaire du cosmos.

Vous êtes né au Vietnam et vous avez vécu deux guerres. J’imagine qu’au départ le ciel fut pour vous moins un sujet d’émerveillement que de crainte?

Lorsque j’étais enfant, quand je levais les yeux au ciel, je voyais parfois des B52 et des chapelets de bombes… Le ciel m’inspirait de la crainte. Autour de moi, il y avait des explosions assourdissantes. La terre tremblait. Pendant mon adolescence, je n’ai jamais connu la paix. Ensuite, je suis parti en Suisse pour étudier, et c’était très étrange de marcher dans la nuit avec un sentiment de sécurité. Ma vocation scientifique a été inspirée, non pas en regardant le ciel, mais par ce livre d’Einstein que j’ai lu à 14 ans: "Comment je vois le monde". Il m’a beaucoup influencé. Voilà une personne qui a participé aux deux grandes révolutions scientifiques du XXe siècle: la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Il était un génie scientifique mais réfléchissait sur les problèmes du monde dans lequel il vivait et utilisait son prestige et son autorité morale pour l’orienter et l’améliorer.

Une véritable sensibilité artistique traverse vos livres. Qu’est-ce que l’art vous apporte en tant que scientifique?

À mon sens, on ne peut pas séparer les deux. L’art et la science sont deux façons différentes mais complémentaires de décrire le réel. En particulier, elles exaltent toutes les deux la beauté et l’harmonie de l’Univers. Il y a d’abord la beauté physique: les formes des galaxies, les couleurs bariolées des pouponnières stellaires, des aurores boréales, des couchers de soleil, des arcs en ciel, etc. C’est celle célébrée par les peintres et les poètes. Mais la beauté du monde dépasse celle perçue par nos sens. Il existe aussi une beauté de nature plus abstraite qu’inspirent son ordre et sa cohérence. Si l’Univers était complètement chaotique, je ne pourrais pas pratiquer mon métier de chercheur. Les lois universelles ont les mêmes propriétés que celles souvent attribuées à Dieu: elles sont omniscientes et omnipotentes, elles ne varient ni dans l’espace, ni dans le temps. Je suis toujours étonné de constater que les lois physiques que nous découvrons sur notre petite Terre, qui n’est qu’un grain de sable dans le vaste océan cosmique, me permettent de comprendre les propriétés de galaxies dont la lumière est partie il y a plus d’une dizaine de milliards d’années, avant même que les atomes dans mon corps soient fabriqués par la fusion nucléaire au cœur des étoiles massives… Cette universalité et cette harmonie des lois physiques me fascinent. Il est une beauté encore plus abstraite, celle des théories. Ainsi, la théorie de la relativité générale d’Einstein est, de l’avis des experts, un moment intellectuel d’une beauté à couper le souffle. C’est l’une des théories les plus harmonieuses jamais construites par l’esprit humain.

Quel est le grand défi futur de la science?

En physique, cela sera de parvenir à unir les deux grandes théories qui sont actuellement les piliers de la physique contemporaine: la mécanique quantique et la théorie de la relativité générale, bâtir ce qu’on appelle une théorie de "gravité quantique". Une telle théorie permettrait de mieux comprendre le début de l’univers.

"Les scientifiques n’ont aucun pouvoir politique. On peut tout au plus espérer influencer."
Trinh Xuan Thuan
Astrophysicien

Vous n’avez jamais caché votre attrait pour la spiritualité. Science et spiritualité ne sont pas séparables selon vous. Êtes-vous le seul à défendre ce point de vue dans la communauté scientifique?

Je suis un défenseur du principe anthropique "fort". À mon sens, l’Univers s’oriente vers une forme de vie et de conscience. L’univers a été réglé dès les premières fractions de seconde après le Big Bang pour que les étoiles apparaissent et fassent leur alchimie nucléaire afin de fabriquer les éléments nécessaires à la vie et à la conscience. Considérez par exemple la densité initiale de l’Univers: si vous changez seulement un chiffre à la 60e décimale, tout bascule: les étoiles ne se forment pas, et nous qui sommes des poussières d’étoiles, nous ne serions pas ici pour en parler… Ce réglage est d’une incroyable précision: c’est celle dont un tireur à l’arc doit faire preuve pour planter une flèche au centre d’une cible d’un centimètre carré placée aux confins de l’univers. Comment expliquer un réglage d’une si extrême précision? Je parie sur un principe créateur. Ce principe n’est pas un dieu barbu personnifié qui s’occupe de nos affaires quotidiennes, mais un principe panthéiste à la Spinoza qui se manifeste dans les lois de la nature. Bien sûr, la science ne peut pas démontrer l’existence d’un tel principe créateur. C’est un pari personnel, pour chaque scientifique, pour chaque personne. La plupart de mes collègues pensent au contraire que ce réglage très précis est dû au hasard: tout est hasard, et rien n’a de sens.

Comment le scientifique que vous êtes s’accorde-t-il au bouddhiste que vous êtes également?

La science ne peut pas être une spiritualité ni une éthique. La connaissance par elle-même ne peut pas engendrer la sagesse. La science ne peut pas nous dire comment nous comporter, nous donner des directions morales. La force du bouddhisme, c’est qu’il ne s’oppose pas à la science. Bouddha a dit: "N’acceptez pas aveuglément ce que je vous dis. Expérimentez-le vous-même." La méthode expérimentale est la base même de la science. Dans le bouddhisme, il n’y a pas de dogmatisme. Bouddha n’est pas Dieu: il se décrit comme un guide de voyage qui a trouvé la Voie. Il nous montre la Voie mais c’est à chacun de nous de la parcourir. À la base, comme dans la science, il y a l’expérience. Le Dalaï Lama explique d’ailleurs que si un phénomène est mieux décrit par la science, il opte pour le point de vue de la science. À mesure que j’avançais dans mon parcours scientifique, j’ai cherché à construire une cohérence intellectuelle entre science et bouddhisme. Pour moi, si deux systèmes de pensée cohérents et logiques décrivent le même réel, ils doivent se rencontrer quelque part. Ils ne peuvent pas être contradictoires. J’ai exploré cela avec le moine bouddhiste Matthieu Ricard dans notre ouvrage commun "L’infini dans la paume de la main" et j’ai été heureux de découvrir maintes convergences entre les vues du réel de la science et du bouddhisme.

L’espace est un enjeu pour la science, mais il l’est aussi pour la politique et l’économie. En tant que scientifique, quel regard portez-vous là dessus?

Oui, c’est un enjeu politique, économique et militaire, même si je préférerais que l’espace reste uniquement le terrain de la science. Mais on ne pourra pas stopper les militaires ou les politiques. L’espace appartiendra à ceux qui détiennent l’argent. Les scientifiques n’ont aucun pouvoir politique. On peut tout au plus espérer influencer. Si les politiciens lisent mes ouvrages, peut-être y trouveront-ils une inspiration? Mais l’actuel président des Etats-Unis n’a pas une haute opinion de la science…

Justement, comment analysez-vous, en tant que scientifique, cette défiance de plus en plus importante envers l’expertise scientifique?

C’est inquiétant. La seule solution, c’est l’éducation. Je suis professeur. Mais, quand on est professeur, on ne s’adresse qu’à une petite audience. C’est pourquoi je me suis mis à écrire, afin de m’adresser au plus grand nombre. J’essaye d’expliquer clairement pour contrebalancer cette tendance à dire n’importe quoi sur Internet. Il faut apprendre aux gens à différencier le bon et le mauvais dans tout ce qui circule.

Le rapport du GIEC ne laisse planer aucun doute sur les enjeux climatiques auxquelles nous faisons face. Quel est le pouvoir de la science en cette matière?

À nouveau, la science manque de poids politique. Un scientifique peut tout au plus éclairer les populations pour qu’elles élisent les bonnes personnes. Nous avons besoin d’activistes car, par nature, les scientifiques font preuve de neutralité pour assurer la fiabilité de leurs résultats, ce qui permet d’avoir confiance en leurs travaux.

Existe-t-il des scientifiques qui, dans l’histoire, ont joué un rôle politique décisif?

Un grand scientifique n’aura généralement pas de dons politiques. Dans l’histoire, il n’est jamais arrivé qu’un grand homme politique soit également un grand scientifique. Vous savez, la science est très prenante… Bien sûr, il y a Einstein, qui a pris position dans certains débats de son temps, notamment à travers la célèbre lettre qu’il adressa à Roosevelt au sujet de la bombe atomique. On lui a même offert la présidence d’Israël, qu’il a refusé: il connaissait ses limites.

Vous êtes un citoyen du monde: né au Vietnam, vous êtes de culture francophone et vous enseignez aux Etats-Unis. Le manque de multiculturalisme et le retour des nationalismes peuvent-ils desservir, à terme, l’évolution de la science?

À la Renaissance, les scientifiques venaient de toute l’Europe. Tycho Brahe était danois, Galilée était italien, Kepler était allemand, Newton était anglais. La science n’a pas de frontières. C’est un savoir universel, qui n’appartient pas à une seule nation, mais à toute l’humanité. La science a donc vocation à dépasser les frontières. La fermeture ne favorise pas les échanges, qui pourtant nourrissent considérablement la pratique scientifique. Les gens de la Silicon Valley s’en rendent bien compte. C’est pourquoi ils essayent de faire venir des ingénieurs d’Inde pour contrecarrer les restrictions migratoires de Trump. Mais le problème est plus profond: aux USA, la science n’est plus très bien vue. On estime que la carrière scientifique n’apporte pas un grand confort matériel. C’est la raison pour laquelle les meilleurs jeunes Américains ne veulent plus devenir scientifiques et préfèrent devenir avocats, médecins, informaticiens ou businessmen.

©Flammarion

"Vertige du Cosmos", Trinh Xuan Thuan, Éditions Flammarion, 464 p., 21,90 euros

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