Alain Courtois descend dans sa cave

©Tim Dirven

"Fieu, ce que tu vas voir ici, c’est rien que de l’authentique. Fais pas attention à l’odeur, tous ces maillots-là, sur la tringle, ils ont été portés. Y a du costaud, ici". Une vie de football et d’anecdotes.

Il plie légèrement la tête en descendant le petit escalier qui le mène dans sa cave et il dit: – "Faites pas attention à l’odeur, tous les maillots que vous allez voir ont été portés par un joueur et aucun n’a été lavé. C’est de l’authentique".

Le ton est donné.

On suit monsieur-le-député-premier-échevin dans l’escalier.

L’odeur tient davantage de la cave humide – façon champignonnière – que du vestiaire de foot, en vérité.

Et on arrive dans la caverne d’Ali Courtois/Alain Baba.

CV Express

Naissance à Schaerbeek en 1951.

Procureur du Roi de Bruxelles, il instruit le dossier du drame du Heysel.

Secrétaire général de l’Union belge de football et directeur général du Sporting d’Anderlecht. Président de la commission de discipline de l’UEFA.

Député fédéral pour le MR puis député bruxellois et 1er échevin de la Ville de Bruxelles.

Quel terme utiliser pour décrire le petit espace d’une dizaine de m² qui s’ouvre devant nous? On a hésité. Pas facile. Ce n’est ni un fatras ni un foutoir, c’est plutôt de l’ordre de la grande malle à souvenirs où l’intéressé peut s’avachir sous ses maillots de football fétiches en se laissant aller à la nostalgie – on n’a pas été quinze ans à la tête de la fédération belge de football sans que ça laisse des traces.

Il y a donc là un transat en osier (pour s’avachir) et, plus loin, quelques dizaines de bouteilles de bordeaux – grands crus classés.

Au mur, la tringle.

La fameuse tringle où sont suspendues une trentaine de vareuses de football. "Tous ces maillots m’ont été remis en mains propres par un joueur. Plus authentique que ça, tu ne saurais pas faire". (On vous prie de prononcer cette phrase en prenant le plus gros accent bruxellois possible).

©Tim Dirven

Il sort un maillot de Marc Wilmots – du temps de Schalke 04. Et il dit: "Je te le sors en premier, parce que c’est le seul que j’ai dû payer, nondidju. 800 balles. Pour une vente aux enchères de charité. Wilmots était assis à côté de moi et je n’ai pas osé ne pas enchérir. J’espérais qu’un type surenchérisse mais ça n’a pas été le cas." Et il hausse les épaules. "Enfin, bon, regarde, le maillot est signé."

"’Tention où tu mets les pieds ou tu vas casser les bouteilles de rouge!"

C’est comme si on avait mis une pièce dans le juke-box. "Ici, j’ai le maillot de David Beckham. Attends, ça c’est une vedette. C’était à Manchester United". Il le porte jusqu’à son nez, le renifle: "Ouais, ça pue. J’en ai une autre de Beckham quand il a joué au Real Madrid. Celui que je ne mets pas dans ma collection, c’est celui de Barcelone parce que ma femme dort avec. La matière est très confortable et soyeuse". Il évoque les maillots de Zetterberg à l’Olympiakos, celui du Sporting Lisbonne.

Il s’arrête net.

Il dit: "’tention où tu mets les pieds ou on va casser les bouteilles de vin".

On s’assied. "Le plus fou, c’est ce match de Galatasaray auquel j’ai assisté juste après un tremblement de terre qui avait fait énormément de victimes en Turquie. À l’UEFA, j’étais toujours celui qu’on envoyait dans les missions périlleuses. Je suis allé à Ljubljana en Slovénie, c’était pendant la guerre de Yougoslavie. Les chars étaient là et ils jouaient contre l’Inter Milan, y avait des soldats partout, mais ça jouait au football. Et c’était Courtois qu’on envoyait au front. J’avais quand même une super réputation à l’UEFA".

Là, on sent qu’on tient bien notre sujet.

©Tim Dirven

"Le délégué au match, c’est le patron. On est responsable des arbitres, on arrive la veille du match, ils te mettent dans des beaux hôtels, sauf à Schalke, là ils te mettaient dans un monastère. Le délégué du match de l’UEFA, c’est quelqu’un de très sensible parce que c’est lui qui peut infliger les amendes aux clubs. Douze ans que j’ai été président de la commission de discipline de l’UEFA!"

Et il met ses mains sur ses hanches.

Et il dit: "Je connais le bazar".

"Le délégué du match, c’est le patron du bazar".

Il lève la main: "Anecdote réelle", il dit.

"Plein match de coupe d’Europe, le goal du Real Madrid tombe. Le règlement dit qu’il y a trente minutes pour remettre un goal. Ils arrivent à la 28e minute avec un goal, juste dans les temps. Mais le délégué du match est un chypriote. Il voit le stade et le stade est plein. Sur la feuille de match, pourtant, le Real indique à peine 26.000 spectateurs. Or l’UEFA taxe sur le nombre de spectateurs. Le délégué rend son rapport en disant que c’est bizarre et l’affaire arrive dans ma commission de discipline et on se rend compte que le Real triche depuis des années sur le nombre de spectateurs. Boum: amende. Et c’est moi qui donne l’amende au Real. Du coup, j’ai eu droit à tous les noms dans la presse espagnole: ‘Courtois le salopard’, ‘Courtois le corbeau noir’, etc. C’est pas toujours gai, quand même".

Là, c’est séquence nostalgie.

"J’ai fait tous les pays du monde sauf l’Australie, grâce au football. Je dis toujours: le football m’a tout donné. C’est un monde fantastique. Mes plus belles années. 16 ans de fédération comme secrétaire général, à l’UEFA également, c’est lourd. Tous les matchs de Coupe d’Europe. Et chaque fois je rentrais de match, et je me disais, je le mets sur la tringle ou pas?"

Son tube de l'été

La Macarena du groupe Los del Rio est à l’été ce que la Marche nuptiale de Wagner est au mariage. Synonyme de fête, de danse et de sourires, la Macarena me remémore à chaque fois que je l’entends une kyrielle de bons moments. Et je sais la danser!

son livre de l'été

"Longtemps" d’Erik Orsenna, est un de ces ouvrages qu’on ne lâche plus, qu’on a envie d’avoir toujours auprès de soi pour dévorer quelques lignes au moindre temps libre. L’histoire est classique et originale, le protagoniste, marié et fidèle, trouvant refuge dans le jardinage pour fuir toute tentation adultère.

sa CANTINE de l'été

La Chaloupe d’Or, Grand-Place de Bruxelles. J’ai un accent qui me colle à la peau et je l’assume. Une pils bien fraîche à la main, la terrasse de la Chaloupe d’Or offre la plus belle vue sur l’hôtel de ville. Me voilà presque au paradis.

À ce stade, on le laisse dérouler: "Allez, les îles Féroé. Personne ne va jamais aux îles Féroé. Moi j’y ai été deux fois. Franchement, c’est pas une sinécure, le jeudi soir a l’époque il y avait pas de lumière, tout était noir, décision du gouvernement pour faire des enfants… Fantastique, hein."

Il sort les souvenirs de Coupe du monde: "Quand on s’est fait battre en 94 par l’Arabie saoudite et que les joueurs de l’équipe étaient sortis la veille. Ça, c’est des souvenirs. Et le choix des hôtels pour les joueurs de l’équipe nationale. Il y a plein de contraintes: un endroit où tu mets les joueurs pendant un mois. Il ne faut jamais prendre un hôtel dans un centre-ville sinon ça incite les joueurs à sortir".

"Celui de Barcelone, ma femme dort avec parce que la matière est soyeuse."

Il dit: "N’écris pas ça".

"Ou la fois où on joue à Bucarest: Roumanie- Belgique en 92. Van Himst était coach et les Roumains avaient mis des cafards énormes dans nos chambres pour nous déconcentrer. On a quand même eu des trucs de fous".

Il dit: "La politique, ce n’est pas une passion, le football, c’est une passion".

"Bon, on va quand même aller se boire une de ces bouteilles".

Non, peut-être.

©Tim Dirven

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content