reportage

Fabien Pinckaers, Odoo: "Mon but n'est pas de vendre ma société pour de l'argent"

©Debby Termonia

Pendant six semaines, L’Echo part à la rencontre des entrepreneurs "stars" de la Wallonie. Aujourd’hui, c’est au tour de Fabien Pinckaers, le CEO d’Odoo. Nous avons passé 24h dans les pas de l’homme qui se cache derrière l’incroyable succès du logiciel de gestion qui compte quatre millions d’utilisateurs. Il ne s’arrête jamais, à l’image de la croissance de sa société. Une croissance qui fait que son entreprise engage quasi une personne par jour ouvrable.

Quand, dans le cadre de cette série d’interviews "stars" d’entrepreneurs wallons, nous avons proposé à Fabien Pinckaers, fondateur d’Odoo, un logiciel belge de gestion qui concurrence l’allemand SAP, de passer 24h avec lui, il a répondu d’emblée "pourquoi pas".

CV express

1979: Naissance.

1998: Durant ses études, il travaille déjà pour quelques clients depuis son kot.

2005: Il fonde la société Tiny SPRL et lance TinyERP. L’ancêtre d’Odoo.

2005: Il est diplômé ingénieur civil informaticien à l’UCL.

2008: Il créé openERP

2012: OpenERP devient Odoo.

2018: Il dirige une société qui compte plus de 500 employés de par le monde.

Il faut dire que quelqu’un qui a fondé son entreprise dans son kot et dont ledit kot a servi de bureau pour les premiers employés n’est pas effrayé par un petit défi comme celui-là. "Si tu veux passer 24h avec moi entre le jeudi 13 septembre et le vendredi 14 septembre, il faut que je demande l’autorisation de mon conseil d’administration pour que tu puisses assister au CA du 14 et puis surtout il faut que je demande à mon épouse si tu peux dormir à la maison".

Quelques jours après notre demande, Fabien Pinckaers nous recontacte. C’est OK pour les membres du CA. Par contre, son épouse préfère séparer vie professionnelle et vie privée et donc on ne dormira pas chez Fabien Pinckaers. Mais, chose exceptionnelle, nous dit le patron d’Odoo, son épouse souhaite souper avec nous. Pour la nuit, on ne comptait de toute façon pas trop insister et va pour le souper donc.

Jeudi 13 septembre à 09h11

"En fait les législations de la Région ne sont pas du tout adaptées à des entreprises comme les nôtres qui grandissent chaque jour."

On retrouve Fabien Pinckaers au siège social de son entreprise. On est à Grand-Rosière, commune de Ramillies, le long de la nationale 91 qui relie Beauvechain à Eghezée. Les bureaux sont implantés dans une ferme rénovée. Ici on l’appelle la "Farm 1". Vu la croissance de l’emploi au sein de l’entreprise (on frôle l’engagement d’une personne par jour ouvrable) et vu aussi le nombre de postes à pourvoir (une centaine de positions ouvertes lors de notre passage), la place commence à manquer dans les bureaux historiques. Odoo a donc décidé d’acheter et de rénover une autre ancienne ferme brabançonne pour la transformer en bureaux pouvant accueillir plus d’une centaine de collaborateurs (Farm 2). Les fermes 1 et 2 sont situées à 800 m l’une de l’autre, toujours dans le village de Grand-Rosière. Soit un trajet parfait pour une trottinette électrique. Fabien Pinckaers, c’est l’opposé de François Fornieri. Y compris en termes de mode de transport.

09h32: Au premier plan, Fabien Pinckaers en plein comité de direction. ©Debby Termonia

À peine inaugurée en juin, la Farm 2 sera déjà pleine à craquer dans quelques mois. Et donc l’entreprise cherche à acquérir la "Farm 3". De nouveaux bureaux devraient être disponibles en mai 2019. D’ici là, Odoo devrait employer 800 personnes. Ils étaient 521 le jour de notre visite. Au 1er janvier 2018, la commune de Ramillies comptait 6.394 habitants. C’est bien simple, avec les panneaux publicitaires sur la nationale, on a l’impression d’être à Odoo City. Odoo est le premier employeur de la commune. Mais une telle croissance, cela ne plaît pas à tout le monde et Fabien Pinckaers vit des tracas administratifs, surtout au niveau urbanistique, inimaginables. "En fait les législations de la Région ne sont pas du tout adaptées à des entreprises comme les nôtres qui grandissent chaque jour. Cela prend trop de temps, c’est trop aléatoire et peu transparent", déclare le chef d’entreprise.

Au point qu’il arrive dorénavant à l’entrepreneur d’avancer dans des petits travaux d’aménagement sans demander l’autorisation ad hoc. Entreprendre, c’est prendre des risques. Ici, c’est vrai à tout point de vue.

11h04

Ça parle en anglais et on évoque Dubaï. On est en pleine réunion du comité de direction. Fabien Pinckaers est à table avec Alessandro Mazzocchetti, CFO (49 ans, depuis 2016 chez Odoo), Sébastien Bruyr, CCO Direct (31 ans, chez Odoo depuis 2012), Pavitra Singh, COO Indirect (30 ans, chez Odoo depuis 2012), Antony Lesuisse, CTO (39 ans, chez Odoo depuis 2009), Johan Wouters, CPO (il ne veut pas dire son âge, chez Odoo depuis 2012 mais il était déjà partenaire d’Odoo depuis 2006) et Phuong Luu, CSO. Elle est là depuis le début de l’aventure. Elle a débuté comme employée administrative polyvalente et est aujourd’hui une pièce maîtresse de l’organisation. "C’est dans son département que sont formés les meilleurs éléments de la firme", signale Fabien Pinckaers. Pour la petite histoire, au début, elle pensait que la boîte allait couler et refaisait donc son CV tous les six mois. Le comité de direction, c’est là où la stratégie d’Odoo est discutée. En général, le comité de direction se réunit tous les jeudis matins.

11h28

"Il faut parvenir à convertir les utilisateurs gratuits en utilisateurs payants."

La décision vient de tomber. Après le Grand-Duché de Luxembourg, les Etats-Unis avec San Francisco et New York, Hong Kong et la Chine, l’Inde, Odoo va ouvrir un bureau à Dubaï. Et c’est Pavitra qui va s’occuper de l’ouverture du siège et de recruter sur place. Il part dans les deux semaines. Pour plusieurs années au minimum. Et si on tend bien l’oreille, on comprend qu’après Dubaï, la prochaine ouverture d’une succursale se fera en Afrique.

12h10

Toujours en comité de direction. Johan Wouters, le néerlandophone de la bande, revient d’une mission en Mongolie. Les yeux remplis d’étoiles. "Il y a un potentiel énorme. J’ai rencontré une dignitaire importante qui m’a confirmé qu’Odoo est le logiciel de gestion le plus utilisé là-bas", dit-il. Cette affirmation ne semble troubler personne. Mais devant mes sourcils hauts, on m’explique que cette situation n’est pas exceptionnelle car dans certains pays en développement, Odoo est très populaire. En tout cas, sa version gratuite. Car si aujourd’hui, Odoo se targue d’avoir 4 millions d’utilisateurs à travers le monde, seuls environ 10% sont payants. "C’est tout l’enjeu de notre changement de business model, quand on est passé d’une société de services orientée clients à éditeur de logiciel", décrypte pour nous Fabien Pinckaers "Il faut parvenir à convertir les utilisateurs gratuits en utilisateurs payants". L’enjeu est là. Le potentiel aussi. La société a fait un chiffre d’affaires de 38 millions d’euros en 2018.

12h55

"Vous ne vous rendez peut-être pas compte, mais chaque ligne de code, c’est un défi intellectuel."

Le comité de direction s’est déplacé dans un restaurant chinois du coin. Les discussions se poursuivent autour de l’"Odoo experience", programmée du 3 au 5 octobre à Louvain-la-Neuve. Pour convertir des utilisateurs gratuits en payants tout comme pour en attirer de nouveaux, rien ne vaut un événement d’envergure. Pour sa neuvième édition, l’Odoo experience devrait rassembler plus de 5.000 personnes, dont plus de la moitié en droite ligne de l’étranger. Et ce sera aussi le moment pour Fabien Pinckaers de présenter la douzième version de son logiciel. Pendant les trois jours de l’événement, des centaines d’experts et plus de 180 conférences autour du logiciel de gestion développé depuis Grand-Rosière. C’est fou, non?

13h55: Pour se rendre de la "Farm 1" à la "Farm 2", qui se situent toutes les deux dans le village de Grand-Rosière à 800 mètres l’une de l’autre, le CEO se déplace en trottinette. ©Debby Termonia

14h06

De retour à la ferme. Mais maintenant nous sommes dans la Farm 2. C’est là que Fabien a son bureau. Et c’est là aussi que nous allons assister à un entretien d’évaluation d’un employé de l’entreprise.

L’équipe de product owner d’Odoo est en souffrance. Il manque au minimum deux personnes selon Aline, la cheffe d’équipe. Fabien Pinckaers donne quelques exercices à faire, notamment sur des boîtes de dialogue du logiciel. On sent qu’il maîtrise à fond son produit. L’employé sera quelques fois sur la sellette mais tout est bien qui finit bien puisqu’il sera promu. Enfin, promu, c’est un grand mot car chez Odoo, le salaire n’est pas lié au poste et donc on peut changer de poste dans l’organisation et continuer à percevoir le même salaire. C’est le projet qui compte, pas la position. Un peu à l’exemple des entreprises dites libérées. Et chez Odoo, tout le monde sait la moyenne des salaires de chaque département, les futurs employés pouvant calculer leur salaire en ligne.

15h36

Le moment préféré de Fabien Pinckaers. On passe du côté de la technique. Il va de bureau en bureau et a des discussions one-to-one au sujet d’une fonctionnalité ou l’autre de la nouvelle version. Et à moins d’un mois du lancement de la nouvelle version, c’est l’effervescence la plus totale. Ca grouille partout.

17h48

Un moment que seuls les programmateurs peuvent comprendre. Une discussion sur des lignes de code s’engage. Au final, on comprendra que le programmateur en question a ajouté une fonctionnalité non demandée… juste par plaisir. "C’est que ces gars font ce que je préfère faire. Vous ne vous rendez peut-être pas compte, mais chaque ligne de code, c’est un défi intellectuel", sourit Fabien Pinckaers. Nous, de notre côté, on est dubitatif voire admiratif mais on sourit en retour.

17h58: Durant son tour des bureaux, à notre demande (pour la photo ;-)), Fabien s’arrête un instant au baby-foot. ©Debby Termonia

18h33

Retour justement dans son bureau pour un appel avec les Etats-Unis, San Francisco plus précisément. 9 heures de décalage. Il est 9h33 là-bas. Avec le directeur dOdoo aux Etats-Unis, il valide point par point toutes les décisions du comité de direction. La discussion dure une demi-heure. Il est temps de partir rejoindre son épouse au restaurant. "En général, je pars vers 19h00 du travail et j’y arrive vers 09h00", précise Fabien Pinckaers. Des journées bien remplies mais pas folles non plus? "Ces dernières années, j’ai mis un peu le frein". Et puis il a fondé une famille avec Laurence. Ils ont deux enfants. Une fille de cinq ans et un garçon de sept ans.

Fin de journée: Le fondateur d’Odoo se pose quelques minutes dans son bureau. ©Debby Termonia

20h12

"Mon objectif, c’est de devenir le logiciel de gestion avec le plus grand nombre d’utilisateurs."

On est attablé dans un restaurant sur les hauteurs de La Bruyère, à quelques minutes de la maison familiale, dans le Namurois. Laurence nous a donc rejoints. Elle travaille dans la région de Charleroi. Elle aussi est très impliquée dans son travail. Ils sont tous les deux ingénieurs de l’UCL. Ils auraient pu se croiser là-bas mais ne l’ont pas fait. Malgré la même facette festive. Aujourd’hui, ils font moins la fête mais ont toujours plus d’une facette en commun. Dont notamment les jeux de société. "Moi je jouerais tous les soirs", s’amuse Fabien. En ce moment, ce qu’il adore ce sont les escape games. Ils jouent vraiment souvent. Ils n’ont d’ailleurs pas de télé. Fabien adore jouer aux échecs avec ses enfants. Il leur lance des challenges particuliers. Comme par exemple quatre pions contre une tour ou encore un fou contre quatre pions. Jouer, c’est sa façon de déconnecter? "Je ne déconnecte jamais. Je n’en ressens pas le besoin", répond le CEO. Même pas pendant les vacances. Cet été, il a ainsi fait un roadshow au Kenya devant 900 personnes et un au Congo devant 200 personnes. Le tout durant la pause estivale familiale.

Minuit moins cinq

Le moment idéal pour une question existentielle. Mais qu’est-ce qui fait courir Fabien Pinckaers? L’argent? Certains estiment la valorisation de sa société à plus de 300 millions d’euros. Et comme il est largement majoritaire, c’est un beau pactole. "Mon but, ce n’est pas de transformer ma société en argent. Mon objectif, c’est de devenir le logiciel de gestion avec le plus grand nombre d’utilisateurs", répond du tac au tac Fabien Pinckaers. Dans un article précédent, on a qualifié Fabien Pinckaers de Steve Jobs wallon. On s’est trompé. Son rêve, c’est plutôt d’être le nouveau Bill Gates.

Vendredi 14 septembre à 07h46

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On reçoit un e-mail de Fabien Pinckaers. On devait se retrouver à 10h00 dans les bureaux bruxellois d’Odoo pour assister au conseil d’administration. Mais voilà, plusieurs membres préfèrent le faire par téléphone. Le conseil d’administration est composé d’Alain Tingaud, un investisseur français de premier rang, d’un représentant de Xange, un fonds d’investissement français doté d’un demi-milliard, d’un représentant de la SRIW, d’Harold Mechelynck, fondateur d’Ogone, et de Roald Sieberath, serial entrepreneur.

Les parts de la société sont détenues à 55,6% par Fabien Pinckaers, 42% par les investisseurs, et le reste aux managers. On n’assistera donc pas au conseil d’administration. Le plus important n’est pas là. Durant les 24h, l’entreprise a fait une offre à deux personnes pour les engager. Avec deux emplois supplémentaires à la clef.


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